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22 décembre 2011 4 22 /12 /décembre /2011 03:33

Les nouveaux horizons du Yergir

 

Au cours de l’été, l’ONG franco-arménienne Yerkir (plus connue pour son engagement aux côtés de la minorité arménienne opprimée du Djavakhk) a réalisé de front plusieurs projets dans les régions de l’Arménie historique (Est de la Turquie actuelle). Suite à la tournée de son groupe ethno-musical Van Project au festival du Dersim et dans les régions Hamshen, l’Union Yerkir a réalisé du 15 au 23 septembre un voyage à Istanbul et à Diyarbakir qui a permis de prendre le pouls d’une région radicalement culturelle et politiquement en crise, et d’initier un certain nombre de projets à rebours du passé…  

 

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Sous la charpente du nouveau toit de l’église Sourp Giragos de Diyarbekir, dès lors que le fatras des échafaudages et des derniers gravats aura disparu des rangées de colonnes de l’imposante bâtisse , il n’y aura pas de gendarmes en faction, ni de panneaux muséographiques, ni d’interdiction de dire la messe. Contrairement à l’église Sainte-Croix d’Akhtamar inaugurée en grande pompe il y a quelques années par l’Etat turc, celle-ci est devenue le 23 octobre la propriété des arméniens qui avaient pris une large part dans sa restauration. Avec le soutien actif d’Osman Baydemir, le maire kurde de Diyarbekir, dont les nombreuses initiatives en direction des arméniens détonnent ; mais ne surprennent plus. Depuis la mort de Hrant Dink, à Istanbul comme à Dyiarbekir, le mot ″arménien″ a d’abord eu un visage, puis une signification. Elle se cherche à présent une place, qui s’avère être très différente selon le milieu et le lieu où on se place en Turquie.

 

Istanbul – dans l’antichambre de l’intelligentsia stambouliote

 

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Fort du succès de sa tournée dans le Dersim, le Van Project a été invité le 15 septembre à faire l’ouverture de la cérémonie du prix Hrant Dink, où se pressent la grande famille du journal Agos et le gratin du journalisme progressiste turc. Dans la grande salle de concert, l’émotion est sur scène lorsque le célèbre chanteur turc Yavuz Bingöl reprend en écho la version locale de ″Sari Gelin″, chanté en arménien par le soliste du groupe. Il s’effondrera en larmes dans les coulisses et invitera les jeunes musiciens à participer à son concert une semaine plus tard.

sept-2011-154.jpgLa remise du prix, largement tourné vers l’international, couronne notamment Ahmed Atlan, le célèbre militant antimilitariste et rédacteur en chef de Taraf qui ne manque pas, lors de son discours, de reprendre la culpabilité de l’assassinat de Hrant Dink à son compte, fustigeant l’indigence de son procès.

 

C’est cette même culpabilité qui avait inspiré la pétition ″L’Appel au Pardon″ il y a trois ans ; et dont nous avons rencontré deux des initiateurs, l’universitaire Cengiz Aktar et le journaliste proche du pouvoir Ali Bayramoğlu. Ce dernier est particulièrement actif dans l’entourage de la veuve Rakel Dink et se pose d’emblée en parrain du nouveau rédacteur en chef d’Agos, Robert Koptaç. Il a par ailleurs mis la dernière main aux nominations du prix, qu’il a désiré tourner vers tous les Droits de l’Homme, « ceux-ci ne devant pas se limiter à la Turquie et aux arméniens, ni s’exposer aux polémiques ou s’occuper de politique ». Un comble dans un pays où les Droits de l’Homme sont le sujet polémique et politique par excellence. Mais l’heure n’est plus aux provocations à la Dink ; les intellectuels turcs, en prenant la question arménienne à bras le corps suite à la déflagration de son assassinat, ont eu un grand mérsept-2011-163.jpgite - le faire entrer dans le débat mainstream, et une faiblesse – l’atténuer en la rabotant dans l’espoir de la rendre ″compatible″…

Agos a lui aussi changé dans le sillage de ce relatif embourgeoisement de ses idées : « son audience, sa diffusion, son aura dépassent désormais le microcosme arménien », nous révèle son jeune rédacteur en chef. Ses sujets sont plus généralistes, traitant de toutes les minorités ethniques et sexuelles. Dans le milieu progressiste turc, être arménien étant devenu une revendication en soi, une contre-culture naturelle ; elle attire désormais à elle toutes les autres.

 Au sein de cette intelligentsia qui, se découvrant orpheline et se voulant apôtre, a figé Dink dans la statuaire du prophète, se détache cependant un profil atypique. Fils d’un richissime entrepreneur kémaliste, Osman Kavala est un héritier dans tous les sens du terme. Membre du TÜSIAD (le MEDEF turc), il n’a pas pour autant renié l’étudiant gauchiste de l’université de Manchester sensible à la question kurde qu’il était ; mais a reconverti ses idées en actes dès lors que ses moyens étaient à la mesure de ses ambitions. En tant que descendant des turcs des Balkans, des origines que trahissent son profil d’aigle et ses yeux clairs, il est membre de l’association des citoyens d’Helsinki crée suite aux conflits de l’ex-Yougoslavie afin de promouvoir la paix dans ces régions .

En activsept-2011-891.jpgiste professionnel, il a fondé par la suite et dirige à plein temps Anadolu Kültür depuis 2002 - année de l’ouverture d’un centre cultur el à Diyarbekir - destiné à promouvoir la vie culturelle et artistique des minorités anatoliennes. Portant beau dans son costume sur mesure, le mécène a gardé le casque de cheveux bouclés de sa prime jeunesse mais taille sa barbe désormais poivre et sel. Ses longs bras posés sur la table, il glisse sur les sujets subversifs avec décontraction, modulant sa voix douce après chaque question qualifiée d’« intéressante », et prenant le temps d’expliquer ce qui, ailleurs, aurait été éludé. L’ « électrochoc » de la mort de Dink l’a décidé à concentrer une partie de ses efforts sur la culture arménienne. La perspective de l’ouverture de la frontière lui a permis d’ouvrir un centre culturel à Kars et il collabore aujourd’hui avec le festival de cinéma Golden Abricot de Yerevan, prépare des camps d’été d’échanges de jeunes entre l’Arménie et la région de Mouch, subventionne la venue de photographes de Dilijan. La diaspora arménienne n’est d’ailleurs pas en reste, puisque le court-métrage palmé ″Chienne d’Histoire″ de Serge Avédikian, l’exposition du photographe Antoine Agoudjian à Istanbul, la pièce de théâtre de Torikian portent la marque d’Anadolu Kültür …

anadolu-kultur.jpgL’homme d’action ne rechigne pas pour autant à s’intéresser aux controverses intellectuelles de ses amis universitaires (pour preuve : sa fameuse réplique dans le journal Radikal à Baskin Oran qui proposait de chercher un autre mot que génocide pour qualifier les faits), mais son objectif est ailleurs. Il ne s’occupe pas de front des sujets politiques, mais « permet de les surmonter culturellement » en créant « l’environnement propice à ces évolutions ». Cette personnalité intouchable n’émarge nulle part, et se garde bien d’adosser ses projets aux aléas du pouvoir ou aux impératifs médiatiques. Sa leçon est somme toute très simple : les idées n’ont de sens que sur le terrain. Un terrain que nous ne tardons pas à atteindre.

 


 

Diyarbekir – dans le pays perdu, où la mémoire affleure

 

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Enserrée dans ses remparts et longé en contrebas par le fourreau vert d’un méandre du Tigre, la ville que les arméniens aiment à considérer comme l’héritière de l’ancienne capitale Dikranakert donne l’impression de vivre à l’écart de la Turquie. Atatürk n’a droit qu’à une seule place où sa statue, son portrait et sa fresque se disputent l’attention des passants. Les murs de la vieille ville sont taguées de graffitis à la gloire du PKK. Les caravansérails offrent un peu d’ombre lorsque le soleil du désert prend ses aises ; l’influence arabe émerge par endroit. Lorsqu’on s’enfonce dans les ruelles labyrinthiques du centre historique et qu’on se mêle aux commerçants, le mot ″ermeni″ (arménien) n’est plus chargé de soupçons, mais devient un sésame ; ouvrant les vannes du souvenir, les kurdes rencontrés s’épanchent : sept-2011-499.jpgnombreux sont ceux qui nous souhaitent « bienvenue chez nous ». Un vieil homme nous raconte que son « grand-père [lui] disait qu’ils iraient tous en enfer pour avoir tué les arméniens », un autre nous explique qu’ici ne vivaient que des commerçants arméniens « kouyoumdji(bijoutiers), kazandji (chaudronniers), etc. », alors que les kurdes, eux, s’occupaient de « la viande » et étaient « sans maison » (des bergers, des nomades)… Les plus âgés rechignent à expliquer le génocide autrement qu’en montrant l’Etat turc du doigt; alors que les jeunes, débarrassés du tabou de la faute mais soudain encombrés par le fardeau de la mémoire, se sentent coupables.

 

Lors de nos échanges avec les membres de l’Agenda 21 (le conseil des associations étudiantes et lycéennes de la ville), prélude à des projets en commun, un certain nombre d’entre eux évoquent spontanément un aïeul ou un ancien voisin arménien ; une jeune femme nous raconte l’histoire de sa grand-mère arménienne, qui avait tenu à se rabaisser en faisant à quatre reprises le pèlerinage de la Mecque afin de faire oublier ses origines honteuses ; en les révélant devant ses amis, elle les prend ainsi à son compte dans un sursaut de fierté convalescente. « Hrant Dink a été une thérapie », conclura-t-elle en guise d’explication.

 

 

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L’acmé de cette prise de contact avec la mémoire ″in vivo″ a lieu le soir du lancement du Forum Social de Mésopotamie, une branche régionale du Forum Social Mondial (altermondialiste) qui a lieu cette année à Diyarbekir. Le maire Osman Baydemir a tenu à inviter le groupe musical Van Project en ouverture de l’événement, sur la scène en plein air vers laquelle toute la jeunesse de la ville converge. Il y a là en outre des kurdes d’Irak reconnaissables à leur turban, des palestiniens de Cisjordanie, quelques européens et des jeunes kurdes venus des régions environnantes. Des grappes de drapeaux et d’affiches marxistes, maoïstes, anarchistes, indépendantistes s’agitent ça et là, pendant qu’en préambule une succession de personnalités dont le sous-commandant Marcos et Evo Morales saluent sur un écran la foule qui chante Bella Ciao et l’Internationale en kurde. Quand vient le tour du Van Project, et que les premières notes de târ et de kanûn calent leur première mélodie, les gradins bruissent au rythme des notes qu’ils croient reconnaître. Le solo de dhôl soulève l’enthousiasme, et lorsque les chanteurs reprennent le refrain du Tamzara, le public chante avec eux, puis fait un triomphe à Sari Gelin, élevée au rang de chanson ambassadrice… Ironie du sort, Noraïr Kartashyan, le maître d’œuvre du groupe, n’a pas manqué de faire ovationner par le public conquis les 20 ans de l’Indépendance de l’Arménie qui tombait le jour-même!

 

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Le lendemain, les musiciens iront à la rencontre d'artistes et de conteurs du cru, échangeront avec les musiciens de l’académie de musique. De notre côté, nous rencontrons tour à tour l’association des droits de l’Homme, puis un certain nombre d’ONG de prisonniers politiques ou d’aide aux familles de disparus qui se révèlent être proches du PKK. Suivant les conseils du consul général de France à Istanbul, que nous avons longuement rencontré avec le sénateur Jean-Yves Leconte, nous éludons tout propos politique et ne nous attardons pas. Notre rencontre avec les journalistes locaux de Gün TV et de la presse écrite s’avère plus intéressante. En butte à la censure et aux arrestations, auxquels ils opposent une détermination éminemment politique, ces médias naviguent à vue au rythme des campagnes de répression.

 

sept-2011-457.jpgNous rencontrons enfin le maire de Diyarbekir Osman Baydemir. Ce personnage iconoclaste, pourtant issu du sérail indépendantiste kurde (dont le parti, le BDP, est proche du PKK) et blanchi sous le harnais de ses associations satellites (dont il a dirigé localement l’association mère, dédiée aux droits de l’Homme), est depuis devenu une des bêtes noires de l’Etat turc ainsi qu’un élément de plus en plus incontrôlable pour le PKK… Sa stature de maire de la capitale du Kurdistan turc, son approche plus politique – autonomiste - de la question kurde, son activisme tous azimuts en direction des minorités et tout particulièrement sa main tendue aux arméniens tendent à déverrouiller une ville symboliquement prise en otage entre les montagnes du PKK et les casernes turques, afin de la sortir de sa torpeur en développant son potentiel touristique et culturel. Sa mairie est la tête de pont de son offensive de charme : on y trouve une pléthore de services (relations avec la presse, relations à l’internationale, affaires culturelles) voués à promouvoir les projets municipaux et à capter la moindre initiative allant dans le même sens. Depuis sept ans, toute une panoplie de guides, de dépliants touristiques, de cartes de la ville en plusieurs langues (dont l’arménien) ont été imprimés. Des restaurations sont en cours, dont celle de l’église arménienne Sourp Giragos qui fait suite à celle de l’église chaldéene Sourp Meryem. Le musée de la ville, qui ouvrira ses portes en 2013 et dont l’objectif sera de « montrer qui a vécu comment dans cette ville », contiendra notamment les collections de photographie collectées parmi les arméniens de diaspora originaires de Diyarbekir et diverses collections privées.

Le maire nous reçoit des œillets à la main, qu’il distribue à chacun d’entre nous en guise de bienvenue. La mise en scène est bien rodée, et le discours est émaillé de formules calibrées déjà lues ça et là dans ses précédentes interviews. Présentant sa ville comme « la ville commune à toutes les ethnies », il nous souhaite « la bienvenue dans [notre] ville » , se qualifiant de « maire de tous les peuples de Mésopotamie » et espérant que « dans un avenir proche les chants des cloches se mêleront à ceux des muezzins » - allusion évidente à Sourp Giragos. S’ensuit l’évocation d’usage sur le génocide, qualifié « d’injustice », insistant sur les « très grandsept-2011-850.jpges peines qui pèsent sur [leurs] consciences », et donnant raison à ce que disaient les arméniens aux bourreaux kurdes lors du génocide : « nous, nous sommes le petit déjeuner, vous, vous serez le déjeuner ». L’avocat de profession navigue de périphrase en périphrase afin d’éviter une énième condamnation par la justice turque. Cette dernière l’a déjà poursuiv ie pour une affaire de cartes de vœux officielles où était imprimée  une lettre kurde illégale, l’utilisation prétendument abusive d’une ambulance appartenant à la municipalité et la signature d’une pétition contre la fermeture d’une chaîne  de télévision kurde qui lui  ont valu une interdiction de sortie de territoire à durée indéterminée... Il se rembrunit  soudain, racontant la première fois qu’il entendit une  musique kurde sortir d’un transistor : sa famille arrivait à capter Radio Erevan qu’ils écoutaient  en collant l’oreille pour ne pas faire trop de bruit. D’où son « désir de voir Erevan avant de mourir ».

La veille de notre départ, le groupe au complet est invité par le maire à dîner : au fur et à mesure des toasts, celui-ci célèbre de plus en plus crânement le retour espéré des arméniens, buvant à la mémoire apaisée et à l’ouverture des frontières…

 

Issu d’une diaspora sclérosée à la mémoire fossile, j’ai repris pied sur des terres qui parlentl’arménien mieux que moi ; et auxquelles un maire kurde, un mécène turc, et un nombre croissant de parfaits anonymes (qui viennent de redécouvrir leurs origines tues) tentent de répondre à ma place. Rien ne m’empêche dès lors, comme un nombre croissant d’arméniens de Turquie, de soutenir des kurdes qui se découvrent un aïeul arménien, de rendre compte et de soutenir les efforts des intellectuels turcs et du quidam kurde qui se débattent avec leurs démons. D’en faire leur fardeau  plutôt que le mien et de me projeter au-delà, sur ces terres laissées en friche où tout reste à faire.

 

Hrant-Dinkk-Caddesi.jpgDois-je me résoudre à rester un arménien hors-sol, alors que les vestiges restaurés tendent à retrouver leur identité perdue, que les rues bruissent d’anecdotes et que l’Histoire est enfin dite ouvertement ? Par quelle fatalité stupide devrions-nous laisser se produire un décalage entre une réalité du terrain en pleine mutation[1] et une diaspora figée, obstinément accrochée à son traumatisme ; prenant ainsi le risque d’entretenir un vide jusqu’à présent subi qui n’a dorénavant plus lieu d’être ?

 

Je me répète alors la réplique bravache de Dink, qui avait lancé à un journaliste turc: « Nous avons un œil sur ces terres ». Celui-ci (qui fut entendu au-delà de ses espérances) avait alors osé lui répondre « Hé bien rentres-y! »...

 

Son œil est plus que jamais sur ces terres, à présent. Mais son seul œil ne suffit déjà plus.

 

 

 

Publié dans les Nouvelles d’Arménie Magazine de novembre 2011

 



[1] dont entend profiter l’ONG Yerkir en organisant une série d’échanges avec des segments identifiés de la société civile sur place, en continuant de promouvoir la venue de spécialises et d’universitaires et en développant les évènements interculturels suite au succès du ″Van Project″

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