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13 août 2006 7 13 /08 /août /2006 04:06

"l'une des trois plus belles villes du monde" André Malraux

Ispahan, mai 2005

Je pourrais essayer de détailler, dès le début, toutes les étapes des premiers jours, depuis Téhéran de nuit, ses bruits de klaxon et de cris, ses jeunes qui, chaque soir, s’improvisent des road movies sur les grandes artères qui cravatent la capitale depuis l’aéroport, son odeur âcre de naphte brûlé qui nappe d’une fumée grise le ciel et les montagnes alentour, la pluie du matin qui a crée des torrents de boue où sautent des passants sans se soucier des éclaboussures, puisque l’espoir serait vain tant l’asphalte, sans égout ni parterre, a étouffé le sol sous son étau sombre.

Je pourrais aussi bien débuter par Chiraz, qui, à la notable différence de la capitale, et, bien qu’il lui manque la rumeur d’une ville en perpétuelle ébullition propre à Téhéran ; a la nature qui manque à ce dernier.

Les jardins de Chiraz, que l’oranger embaume, se rayent de l’ombre des cyprès afin de servir de refuge aux voiles qui se dévoilent la nuit, à l’heure où seul le gargouillis de l’eau qui glisse dans les sillons de terre mouillée traverse la quiétude des étendues noires de la verdure endormie.

 

Mais seul le désir de revivre Ispahan m’a décidé à confronter mes mots aux souvenirs de la journée qui me l’a révélée et dont je me propose de retarder la fin.

Ispahan. « La moitié du Monde ». La plus ancienne des villes modernes.

Ici, à la différence de Chiraz, les jardins sont la ville et s’ouvrent sur les rues, s’étendant, en une bienveillante étreinte, du fleuve qui serpente en son sein jusqu’aux quartiers qui l’environnent.

Les rues à contresens ne se font pas face : ils s’écartent de part et d’autre d’une bande boisée, où les pavés supportent des bancs et des fontaines désœuvrées qui se désolent dans l’ombre en attendant le soir. Puisque c’est au crépuscule, plus qu’en plein jour, que la ville bruit de la jeunesse qui s’éveille et s’ébroue au bord de l’eau ou des pelouses alentour.

 

La ville est un voile qui, au contraire de l’autre, rend son assurance à une jeunesse que la société entrave.

A croire qu’elle se joue même de ses chaînes : les jeunes femmes ont recrée le charme que le voile leur dérobe, en une grâce peu commune due à la recherche mesurée de sophistication par leur manière de se vêtir, de se redessiner légèrement le contour des yeux et des lèvres, ou d’arranger négligemment une mèche noire sur leur front.

 

 

 

Au palais Tchétrel Sotun, trois jeunes demoiselles m’ont tourné autour pendant quelques minutes : entre deux œillades, elles gloussaient entre elles, m’observant par-dessus leurs épaules. Elles ont poussé l’audace jusqu’à tenter de soutirer des informations me concernant auprès de ma sœur. Cette effronterie charmante m’aurait retourné mon jugement au gré de mon égo, comme tant d’occidentaux qui, au contact de perceptions étrangères, qu’ils confrontent aussitôt à la piètre connaissance qu’ils ont des sentiments, s’orientophilisent outrageusement jusqu’à rejeter leur société d’origine pour se complaire dans l’éternel rôle, menteur mais si plaisant, de l’étranger amoureux d’un Orient qu’il n’aime qu’en comparaison à un Occident où il n’avait jamais su trouver sa place légitime.

Ainsi, s’il fallait comparer les iraniens aux français, exercice dangereux, traître, qui ne pourrait que tremper un jugement bâtit sur un semblant d’expérience qui n’est autre que de l’ignorance déguisée par le mince rideau chatoyant des apparences ; je me bornerais à supposer que, si le français est libre à l’extérieur sans l’être à l’intérieur, l’iranien, à contrario, est libre à l’intérieur sans l’être à l’extérieur.

Lequel des deux est-il le plus moral, le plus désirable, ou –que sais-je- le plus intéressant ?

Creuser plus avant en tentant de formuler ce genre de questionnement et, plus encore, y répondre reviendrait à être amené à emprunter les chemins piégeurs que le monolithisme culturel de l’occidental ignorant fait prendre à ces étrangers dont le but est autant la visite d’un autre univers que celui, moins avoué, d’un autre soi-même plus accommodant et agréable à porter, même s’il ne lui correspond pas. Ce caractère influençable et faible pourrait être imputé au seul déclin culturel de l’occident, à son incapacité à s’approprier et à intégrer tous ses sujets, s’il n’y avait pas, dans un rapport de désirs qui, culturellement, diffère, mais suit une dynamique très semblable, la même attirance plus ou moins destructrice, sur le plan identitaire, de la jeunesse iranienne envers l’occident, ce qui amène (je ne suis pas dupe) les jeunes iraniennes à jauger les nouveaux venus avec d’autres yeux.

Bref, comme je ne l’ai pas fait jusque là tout en me promettant de m’y tenir, je me bornerais à vous décrire Ispahan du point de vue de l’étranger que je suis (et seulement de ce point de vue-là, sans entrer dans la sphère de ma description autre que par l’évocation brute de mes perceptions).

Ispahan est une place, la place « Miroir du Monde ».

Le soir, comme toute jeune iranienne s’apprêtant à papillonner dans la nuit, elle se revêt de l’or des lumières. Le soleil, lui, accentuait la sophistication esthétique que revêtent ces frises, détaillant chaque ciselure calligraphique, chaque cambrure architecturale, chaque contraste de couleur, jusqu’au bleu dominant, dont les tons changeants s’étendent du sombre bleu nuit au clair turquoise.

Mais, une fois l’astre du jour disparu, toute cette précision admirable se meut en une lueur imprécise et féerique, absorbant les dômes, les façades de la Djamé aux milles teintes dans un même mirage lumineux, ce qui rend le long tapis de la place qui se déroule à ses pieds plus étendu encore.

Le reste de la ville, lui, guidé par la fraîche rumeur du vent dans les feuilles des multitudes d’arbres qui respirent à la lisière du fleuve calme, se partage les vieux ponts et les pelouses.

Les jeunes en quête d’autres papillonnent bruyamment sur les ponts pédestres Sio sé pol et Khajou.

 Sio sé pol, le pont aux 33 arches, a deux étages : le premier, qui fait plancher, effleure l’eau qui glisse à la surface d’un surplomb de pierre pour se jeter, tel un large ruisseau dans un lit : on y sert du narguilé et le thé sur des tapis tendus entre les deux horizons du fleuve.

Sur Khadjou, le 2nd étage, par-dessus les premières voûtes, laisse le passage lent et las des familles en promenade et celui, plus furtif, des groupes de jeunes qui vont par sexe, farouches, le verbe et le regard aussi vifs que discrets, l’un se distrayant de l’autre.

En-dessous, le 1er étage est comme une marche de plus dans l’audace et la suggestion du désir des jeunes à se retrouver enfin : une marche qui rapproche de l’enfer de la tentation, énonceraient doctement ceux qui les ont si bien échauffés sans le vouloir.

 

Ici, c’est un groupe de garçons qui braille des chants, réunis en une ronde bruyante autour d’un espace vide où chacun fera la démonstration de ses talents de danseur, sous les regards amusés des filles qui, une arcade plus loin, suivent attentivement ces curieuses parades tout en faisant mine de s’en désintéresser.

Là, quelques garçons téméraires traversent, pieds nus, la largeur de la rivière au pied du pont, là où elle est à fleur de marbre.

Enfin, autour de ce manège plaisant et enfantin, des familles entières somnolent, étendues sur des tapis posés à même la pelouse, un mari posant sa tête fatiguée sur les jambes de se femme, les enfants bruissant autour d’un ballon ou d’un jeux de cartes. Comment ne pas songer, non sans une pointe d’ironie, que les tourtereaux qui s’ébattent sur le pont seront, dans quelques années, étendus nonchalamment sur les pelouses avec leur portée ?

Ainsi va la vie à Ispahan, dans la quiétude tiède qui, des gens et du temps, a fait une ville.

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Published by Dartag - dans Voyages
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