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19 janvier 2007 5 19 /01 /janvier /2007 15:55

Il vient d'être assassiné. Le journaliste Hrant Dink, chef de file de la nouvelle génération d'intellectuels arméniens de Turquie, a salement payé le prix de sa liberté... Aujourd'hui, tous les arméniens sont en deuil. Abdullah Gül, qui avait fait du génocide arménien sa deuxième plus grande priorité de politique étrangère après l'Irak, a le terrain rêvé pour débuter sa politique négationniste.

Hrant Dink est mort.

Mort.

Voilà l'arménien

Le 21/10/05, à la suite de sa conférence à Paris, où moi et des amis l'avions rencontré, j'avais écrit ce papier.

Hrant Dink était venu.

Cet intellectuel qu’on excusait presque, voilà quelques mois, d’être arménien de Turquie, tant ses propos (rapportés) s’inscrivaient en porte à faux avec le discours commun de la diaspora, fut accueillit en héros, avec la plus précieuse des décorations au veston : une condamnation à croupir dans les geôles turques, ce qui lui donnait le grand avantage de continuer personnellement le martyre de son peuple, un martyre sacré puisqu’il est, aujourd’hui plus que jamais, la seule clé de voûte de la cohésion diasporique autour de son identité*.

Il avait choisit de s’exprimer en dernier : il devait sûrement avoir la pratique de ce genre de réunions, qui se réduisent à des déclarations successives de notables de la pensée arménienne venus dire leur point de vue, à défaut d’être capables de le confronter.

Ainsi, Govcyian se fendit en un exposé didactique visant à expliquer le pourquoi de l’incompatibilité de cette Turquie avec l’Europe à un parterre qui le savait déjà trop.

Chaliand, lui, pensant sans doute être sur un plateau télé, tint à présenter son point de vue d’européen, dans un exposé intéressant mais hors de propos ici.

Enfin, ce fut au tour de Hrant Dink de parler, ce qu’il fit en arménien...

Cette particularité nous amena d’ailleurs, mes amis et moi, à nous demander s’il ne fallait pas obliger les Papazian, Toranian et autres à, une fois de temps en temps, s’exprimer en arménien, histoire de vérifier que l’arménien, permettant de dire les choses autrement, les rend diablement plus intéressantes. Car qui, parmi les bilingues présents dans la salle, n’a pas saisit la différence sensible qu’il y avait entre les propos bruts de Dink et leur traduction simultanée ?

Chaque langue a une manière bien à elle de renvoyer un propos ; selon l’éclairage qu’elle lui donne, il s’en trouve transfiguré. On pourrait ainsi s’expliquer, par exemple, le portrait tronqué qu’on retient habituellement, ici, de Hrant Dink...  

Bref.

Il tint d’abord les propos qu’on lui connaît habituellement, expliquant que son soutien à l’entrée de la Turquie était motivé par son souhait de détourner définitivement le pays où il vivait du nationalisme, et de lui donner toute la latitude d’une liberté indispensable à la minorité dont il faisait partie.

Il répondit, ensuite, sobrement aux accès de lyrisme de certaines personnalités présentes : pendant que l’une d’entre elles déclarait se mettre augustement sous ses ordres, une autre lui demandait d’avaliser la comparaison qu’il faisait entre Erdogan et Gorbatchev. Il s’attacha donc, sans reprendre la comparaison, à expliquer qu’Erdogan était actuellement la seule personnalité politique capable de faire avancer la Turquie vers l’UE, et cela pour deux grandes raisons : parce qu’il se trouvait en dehors de la chape nationaliste qui recouvre toute la scène politique classique turque, mais aussi, et surtout, parce qu’il y trouvait un intérêt particulier, ses efforts étant motivés par le bon espoir de son camp d’ouvrir, grâce aux libertés européennes acquises à terme, les institutions turques aux voiles et à la barbe (des kémalistes)...

Enfin, il en vint à parler des arméniens.

Il raconta d’abord l’histoire de cette vieille dame qui, chaque année, passait quelques mois à Sivas, la ville qui l’avait vu naître et qu’elle avait fuit en 1915. Elle y perdit d’ailleurs son dernier souffle. Un vieux musulman, après avoir recueillit sa dépouille, téléphona à Dink pour lui exposer la situation. Dink retrouva sa fille, en France, qui fit le voyage jusqu’à Sivas... C’est alors que Dink reçu un nouveau coup de téléphone de ce même musulman, qui, visiblement alarmé, lui expliqua que la fille refusait d’enterrer sa défunte mère à Sivas, et s’apprêtait à la ramener avec elle en France...

A travers cette parabole, qui pesa un instant sur l’auditoire attentif, le prophète Dink laissait poindre un message qui, dans la suite de ses propos, se fit de plus en plus pressant et limpide. 

Il expliqua ensuite ce qui allait  servir de nouvel alibi aux autorités turques pour lui coller un second procès (à venir) au cul : lors d’une interview accordée à un journal turc, le journaliste lui demanda à quoi il pensait, enfant, lorsqu’il scandait, le matin à l’école, les incantations d’usage : « je suis travailleur, je suis honnête, je suis turc ». Hrant Dink lui répondit, un brin goguenard, qu’il n’avait pas l’once d’un souvenir de ce qu’il pensait alors, mais qu’aujourd’hui, il se trouvait en effet qu’il était travailleur, honnête... et arménien. Bayts votch tourk, ayl tourkiatsi.

Les interviews lui réussissant visiblement assez, il en relata une autre, au cours de laquelle il avait affirmé : « nous, arméniens, atchk ounink ayn hoghéroun vera », ce à quoi le journal répondit en titrant : « La leçon de Hrant Dink : j’ai un oeil sur vos terres ! Eh bien, rentres-y bien ».

Enfin, visiblement fatigué, il tint quand même à rapporter son ressentit habituel, lorsqu’il participait à des conférences avec les arméniens du monde entier, à Yerevan, et que la salle des conférences, au lieu de vibrer dans une seule langue, prenait des airs de Babel moderne : « Qu’un peuple ne puisse plus s’exprimer dans sa langue est un fait dont la faute incombe à l’Etat turc » s’exclama-t-il en conclusion.

Le micro coupé, moi et mes amis ne résistâmes pas à l’envie irrésistible de lui poser notre question, et nous approchâmes de l’estrade, attendant qu’il en descende, dans une nuée d’arméniens empressés qui tenaient ab-so-lu-ment à lui signifier leur enthousiasme et leurs remerciement : je m’approchai alors de lui, et l’interpellai en son arménien : «  Baron Dink, dzér gartzikov, nor haygagan sérme gerna norén poussnil hin hay hoghéroun vera ? »

Il me prit la tête dans une main et, collant sa bouche contre mon oreille, répondit, dans un ton de fausse confidence : « AYO ».

* Cette clé de voûte est amenée à être brisée dès lors que le génocide sera reconnu, précipitant la disparition irrémédiable de la diaspora par effritement progressif.

 

 

 

 

C’est devant une salle comble que s’est tenu jeudi 20 octobre à la mairie du 9e arrondissement de Paris le meeting de l’Association des amis des NAM sur le thème : "Que voulons-nous de la Turquie". Hrant Dink, Gérard Chaliand, Alexis Govicyan et Ara Toranian ont pris part aux débats, animés par Isabelle Kortian. La discussion s’est engagée avec la salle après que les chroniqueurs des NAM, René Dzagoyan, Denis Donikian, Michel Marian, auxquels s’était joint Gaïdz Minassian eurent posé leurs questions à l’invité principal, Hrant Dink, qui avait fait le voyage d’Istanbul pour assister à la soirée.

http://www.armenews.com/article.php3?id_article=19526
 
 
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