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3 mars 2007 6 03 /03 /mars /2007 14:12

De l’Arménie à la France : un nouvel exilé raconte…

Immigrée de fraîche date en France, Digin Kartouhi a bien voulu nous raconter l’histoire de son cheminement clandestin d’Erevan à Paris. Une histoire qui rejoint celles des milliers d’autres arméniens sans papiers arrivés en France pour survivre ces dix dernières années.

Par prudence, certains noms et détails ont été modifiés dans le but d’assurer l’anonymat du témoin interrogé sans pour autant entamer la valeur du témoignage retranscrit de l’arménien aussi fidèlement que possible.

 

Un appartement niché dans un reste de cité dortoir perdu au fin fond de la banlieue Est de Paris, au sixième étage d’un bâtiment gris sale hérissé de paraboles, par un terne après-midi de dimanche. Digin Kartouhi s’était assise sur le sofa, nos deux tasses de café brûlant posés sur la table basse du salon. On entendait au dehors le grondement incessant de la nationale, sporadiquement entrecoupé des cris de quelques jeunes qui jouaient dans un petit stade en contrebas…

La veille, je lui avais prudemment expliqué au téléphone les circonstances inhabituelles de la visite que je lui sollicitais. Après une légère hésitation, elle avait accepté de me recevoir. Parce que ça ne se refuse pas chez nous, aurait-elle pu dire.

Elle était assise dans son tablier propre, petite silhouette volontaire échangeant avec ferveur des bénédictions à chaque évocation de nos connaissances communes, le temps de prendre quelques nouvelles… Avant ma première question. Elle hésita. Puis, après avoir silencieusement porté la tasse jusqu’à ses lèvres, commença son récit.

D’Erevan à Moscou

« Avant, nous n’avions pas besoin de beaucoup pour vivre. Mon mari allait travailler 6 mois dans l’année à Moscou, comme beaucoup de jeunes hommes, laissant femme et enfants à Erevan jusqu’en automne. Il y gagnait 400 roubles par mois. Moi, je gagnais 200 roubles comme fonctionnaire (sachant qu’un dollar faisait 60 kopeks). Avec 8 roubles et 73 kopeks, nous payions le loyer mensuel pour 3 chambres, et épargnions le reste pour les vacances, dans notre datcha (cabanon de campagne) du lac Sevan. Nous étions même parvenus, à la fin des années 80, à acheter une maison près d’Erevan…

Puis, le communisme est tombé. L’inflation, les retards de salaires, les augmentations de loyer nous ont mis en difficulté. Le tremblement de terre avait abimé notre maison, et nous ne trouvions plus de travail décent pour gagner de quoi vivre décemment. Avec la guerre du Haut Karabakh, les réfugiés des districts de Chahoumian et Kédachén étaient venus se réfugier à Erevan. Confrontés à la précarisation de la vie dûe aux conséquences du tremblement de terre, de l’instabilité économique et de la guerre, nous avons alors décidé de partir à Moscou où mon mari avait quelques connaissances. Pour gagner un peu d’argent ; de quoi remettre la maison sur pied, envoyer un pécule à notre fille restée là-bas... Et vivre.

Là-bas aussi, beaucoup de choses avaient changé. La situation n’était pas bien mieux qu’à Erevan et les moscovites supportaient de moins en moins les étrangers: ils nous apostrophaient dans le tramway, nous traitaient de « tchornajopi, cavcastsi » (culs noirs, caucasiens) et nous criaient « Yéjatsié vatch karabakh » (retournez dans votre Karabakh).

Nous nous sommes alors résolus à faire comme les autres : entrer dans un office de tourisme russe et demander s’ils faisaient dans les "voyages organisés". Pour 1200 dollars par personne, ces passeurs d’un nouveau genre te donnaient un faux passeport russe que tu devais leur rendre une fois arrivé à destination et dont seule la photo ne mentait pas. Parfois, certaines personnes payaient et attendaient leur visa en vain, les passeurs leur rendant l’argent au bout de quelques mois. Nous, il nous fallut attendre tout juste un mois avant de quitter la Russie en train pour Berlin avec un visa de tourisme d’une semaine tamponné en bonne de due forme.

Dans notre groupe, il y avait des géorgiens, des arméniens, des russes, des azéris… Une fois arrivés là-bas, on nous lâcha à la gare et nous nous dispersâmes dans Berlin. Quelques jours passés dans un petit hôtel, et on alla vivre à Stuttgart où nous étions parvenus à entrer en contact avec un lointain cousin. Un an, nous avons vécu là-bas de travail au noir, en clandestins, attendant la réponse à notre demande d’asile. Mais les lois allemandes étaient sévères. Et notre demande fut refusée. Un ami de notre cousin, de passage à Stuttgart, nous raconta que la France était plus souple en matière de demande d’asile: nous partîmes précipitamment pour Paris…

Destination France

« Je me souviens de la garde de l’Est et du dénuement total dans lequel nous étions. Nous n’avions pas de papiers, pas d’endroit où aller, pas de connaissances, pas d’argent : nous n’avions rien. Au bout de quelque heures, nous sommes tombés sur un homme serviable à qui nous avons fait comprendre que nous ne savions pas où aller. Il composa pour nous le 115 et nous dit d’attendre. Le Samu social vint nous prendre et nous emmena dans une cantine, puis dans un hôtel, où nous restâmes trois jours. Dès le deuxième jour, je me débrouillai pour trouver l’adresse de l’église arménienne de Paris et le dimanche suivant, je me retrouvai, émerveillée, parmi la foule des croyants de la rue Jean Goujon. C’était la première fois depuis mon départ d’Arménie que je me retrouvais parmi autant d’arméniens. Je me sentis revivre : j’étais revenu parmi les miens ! Je me suis dit que tout irait mieux, désormais… J’étais facilement parvenu à trouver des personnes avec qui discuter de ma situation. Et, de fil en aiguille, je trouvai mon premier emploi : un travail de femme de ménage.

De son côté, mon fils était allé au Cimade (une association d’entraide aux demandeurs d’asile et clandestins en voie d’expulsion) où on nous trouva une traductrice russophone. On nous aiguilla vers France Terre d’Asile, qui nous trouva un foyer en banlieue et nous aida à remplir les formalités nécessaires pour demander l’asile en France. Une fois les papiers de la demande remplis et envoyés à l’OFPRA (office français de protection des réfugiés et apatrides), celui-ci nous donna un rendez-vous à Fontenay-sous-Bois pour une "interview" : nous y insistâmes sur les problèmes de racisme subis en Russie, mais nos arguments ne suffirent pas. Une fois le refus signifié, nous avions 1 mois de délai pour demander un recours à la CCR (commission des recours des réfugiés). Mais nous ne pouvions plus nous y rendre seuls : il nous fallait un avocat. Nous nous trouvâmes un avocat arménien, un homme très bon qui prit notre dossier complètement en charge, ne nous demandant  constamment qu’une chose : apporter des preuves de notre présence passée en Russie et répondre à une série de questions qui lui permettraient, à terme, d’amasser assez d’informations pour bâtir un recours solide. Nous nous laissâmes alors guider par notre avocat, qui obtint une audience dans un tribunal de banlieue spécialisé dans notre cas. Le jour dit, donc, nous nous assîmes face au juge, un vieil homme que certains disaient magnanime envers les arméniens, à côté de qui se trouvait la personne de l’OFPRA qui nous avait refusé l’asile, dans une des nombreuses salles où se succédaient sur rendez-vous des candidats au titre de séjour… Et nous laissâmes faire notre avocat.

Du haut de toute sa taille, il semblait maîtriser toute la salle, toute l’affaire, et la plaidoirie qu’il fit avait un effet palpable sur les gens présents. Il invoqua le destin des arméniens : la guerre, les brimades et le génocide. Il prit ses grands parents pour témoins de l’exil et acheva son argumentaire en expliquant qu’une famille polyglotte, jeune, et désireuse de travailler ne pouvait que profiter à la France… Vingt et un jours plus tard, notre dossier était accepté »

Au-delà d’un titre de séjour…

 

Je lui demandai enfin si elle avait été heureuse de recevoir ce titre de séjour de dix ans. Elle réfléchit un peu, puis, un brin désolée, me dit que la seule chose pour laquelle elle était contente était la liberté qui lui était donnée de travailler librement sans craindre chaque jour l’expulsion. Mais être heureuse, non. Elle avait laissé sa maison, sa famille, et n’avait toujours pas de moyen de refaire sa vie là-bas : elle était là par la force des choses. En exilée.

Digin Kartouhi tapota sur le cul de la tasse retournée tout en rendant grâce à l’avocat arménien qui les avait si bien défendu, mais ne voulu pas s’appesantir lorsque je lui demandais si elle pensait avoir trouvé sa place dans la communauté arménienne de France. Certaines personnes l’avaient beaucoup aidé, me dit-elle tout au plus, alors que d’autres lui avaient reproché d’être là... Où était sa place? Elle ne la cherchait pas.

Elle prit sa tasse et la retourna habilement, scrutant le marc avec attention, avec un sens du fatalisme très "arménienne". Malgré tout le chemin parcouru, elle semblait dire par ce geste qu’elle croyait toujours un peu à cet avenir tenu dans le creux d’une main, gravé dans une tasse vide… 

article publié dans les Nouvelles d'Arménie Magazine de Mars 2007

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