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Jeudi 24 mai 2007

Diaspora, ce qu’elle est et ce qu’il faut en attendre

« Je vais couper cette nation en deux.

Ensuite, j’en détruirais une partie

Pour sauver la seconde. »

Bretold Brecht (« La résistible ascension d’Arthuro Hui »)

Une communauté peut-elle se suffire à elle-même ? La nôtre est née d’un traumatisme dont les conséquences l’ont depuis crispé dans sa fatalité, une fatalité opposée à un horizon de principe appelé pompeusement « Cause arménienne »…

Mais qu’est-ce que la Cause arménienne dans un monde où l’Arménie est dorénavant une réalité et où les pays d’accueil, reconnaissant le traumatisme initial, ont mis une communauté dorénavant sans objectifs communs et vidé culturellement face à une logique de crise d’identité ? Le combat continue, donc, mais où va-t-il, puisqu’on lui dénie le chemin qui est le sien ?

… Voici, en quelques mots, le condensé un brin provocant de la problématique que nous vous proposons de suivre avec nous dans les numéros à venir : chaque mois, nous explorerons une des facettes d’une question qui nous concerne tous, puisqu’elle désigne l’état de fait inaccompli où nous (sur)vivons tant bien que mal en arméniens : LA DIASPORA.

Introduction à une série d'articles dans Haïastan dont le premier est: "Etre Hayastantsi ou mourir?"

par Dartag publié dans : Cause arménienne
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Lundi 21 mai 2007

           Etre Hayastantsi ou mourir ?

Pour le premier opus, nous avons décidé de commencer par " la fin de la Diaspora " : L’ARMENIE. Une mise en bouche en plein dans l’actu puisque le parlement d’Erevan vient de statuer sur la double nationalité, créant une nouvelle donne pour une diaspora de plus en plus "terre à terre"…

Cet été, les arméniens se retrouveront à Erevan. Plus que l’année dernière (et sûrement moins que l’année prochaine), les rues se rempliront de touristes d’un genre particulier ; allant par groupe, par langue, par code vestimentaire, par coupe de cheveux. Des cafés en plein air de la place de l’Opéra aux nouvelles discothèques, les restaurants se rempliront d’une foule hétéroclite de familles venues des quatre coins du monde pour se retrouver sur leur seul pied à terre commun : l’espace de quelques mois, Erevan deviendra le parc d’attraction de la diaspora…

 

Cela fait encore quelques années, pourtant, la plupart des arméniens de la diaspora ne venaient au pays qu’en touristes, passant la semaine à le sillonner monuments par monuments et à jouer à cache-cache avec le premier d’entre eux, le mont Ararat…

Quelques chose a bien changé, donc ; mais ce n’est pas le pays (enfin, pas tant que ça) : quelques chose a changé dans le rapport des arméniens d’ailleurs avec l’Arménie… Et le temps est peut-être venu (s’il ne l’était pas déjà auparavant) de penser à la place de la diaspora en Arménie. Une place qui voudrait tendre vers celle des nationaux eux-mêmes, mais qui ne tient pas le même rôle ni n’a la même appartenance effective qu’eux vis-à-vis du pays réel.

Car si, l’été, la diaspora s’invite à Erevan et achète les plus beaux immeubles en rendant l’inflation immobilière insupportable aux classes inférieurs du centre-ville (dont les quartiers ont depuis été pulvérisés au profit des inflationnistes et des amateurs de bulding), elle ne vit pas son quotidien ; loin de là. Car un pays, ça se "supporte" (dans tous les sens du terme) ; et la diaspora revendique un rêve qu’elle ne tient pas encore. 

La nation a-t-elle encore un sens ?

Depuis la fin de la 1ère république d’Arménie et l’éparpillement diasporique, le pays n’a jamais réussit à renouer avec la nation. Deux choses devenues très vite différentes, mais qui, à l’époque, avaient chacune une signification assez forte pour perdurer puisque le pays était devenu une république soviétique, c'est-à-dire inclue dans une union politique commune de peuples fédérés, et la nation un concept politique caractérisant un peuple ayant l'objectif politique de maintenir ou de créer un état.

Ce qui en découlait - la volonté de faire un état représentant tout le peuple - passait alors aussi par la diaspora, d’où la division de principe qui a perduré tout au long de l’existence de la  2ème république d’Arménie entre une partie de la diaspora, nationaliste (Dachnag), se revendiquant d’une nation unie pour un pays uni antinomique avec le pays lui-même (qui était alors construit en une partie d’un tout politiquement anti-national) ; et l’autre partie, qui, par opposition (Ramgavar) ou appartenance politique commune avec le régime en place au pays (communiste), se suffisait ou revendiquait le pays effectif (soviétique).

La parenthèse du Nérkakht[1] résultait d’un avatar typiquement arménien du besoin du peuple de se revendiquer d’un pays et qui, pour les soviétiques, avait une toute autre signification que celle d’une unification nationale (plus pragmatique, démographique et propagandiste). Le désastre des Akhpar, ces nouveaux arméniens victimes, dans un pays exsangue, de la dernière vague de terreur stalinienne, consomma l’échec de la capacité d’absorption de la république soviétique d’Arménie qui aboutira, en 1956, à une vague de retour en France d’exilés cette fois "volontaires"[2].

Avec la chute de l’URSS, l’indépendance et la proclamation de la 3ème république d’Arménie permet la mise en place d’un Etat-nation en tant que tel, exception faite d’une partie de la nation qui ne sera pas intégrée par Levon Ter Petrossian dans la nouvelle constitution.

Pire, celui-ci inscrit cette division noir sur blanc en colmatant toutes les brèches susceptibles de mener un arménien nationalisé à l’étranger à la nationalité arménienne[3].

Parallèlement, la dissolution de la diaspora dans les pays d’accueil et son intégration dans leurs nations respectives a brouillé, en trois générations, une conscience nationale dont la reconquête, si elle a un jour lieu, devra dorénavant obligatoirement passer par la nouvelle Arménie.

Pour la diaspora, le lien à l’Arménie s’est fait en plusieurs étapes successives : une relation "humanitaire" consécutive au tremblement de terre de 1989, puis une relation touristique permise par l’indépendance et la libre circulation des biens et des Hommes, et, enfin, un rapprochement de plus en plus affectif et une fidélisation concrétisée par des liens commerciaux arméno-arméniens de plus en plus nombreux et par l’achat de biens immobiliers ou de terrains sur Erevan et les régions alentour.

Mais peut-on parler d’un reflux du sentiment national ? Cette partie de la diaspora a-t-elle réellement renoué avec la terre indépendante?

La question est d’autant plus intéressante qu’elle n’a pas de réponse précise, la diaspora s’étant développée inégalement selon les pays, les strates sociales, le degré d’assimilation, etc.

Elle est donc tout sauf homogène, présentant une palette contrastée d’arméniens comprise entre ceux qui n’ont d’arméniens que le nom et ceux qui n’ont de non arménien que leur pays de résidence.

Reste qu’il n’est pas du rôle de la diaspora de décider de la place que l’Arménie voudra bien lui donner en son sein : son véritable rôle est de prouver à l’Arménie que cette place est légitime et méritoire. Ce qui, cette année, a aboutit à la nouvelle loi sur la double nationalité[4].

 

L’esprit des lois

Loi hautement symbolique, la double nationalité a été possible dans un premier temps suite au référendum constitutionnel de 2005 visant entre autres à inscrire le droit à la double nationalité dans les fondations du pays. Par la suite, la FRA-Dachnaktsoutioun a inscrit sa proposition de loi à l’ordre du jour, rappelant que celle-ci était l’une des promesses du candidat Kotcharian.

A la base, celle-ci devait théoriquement permettre à tous les Arméniens du Monde de devenir citoyens de la république d’Arménie…

Mais, dans les textes, la nécessité de mise en pratique de la théorie nécessite une dissection et une mise à plat un brin plus pragmatique.

Pour résumer, toute personne ayant plus de 18 ans peut demander la double nationalité si:

-          elle a vécu sur le sol de la République d’Arménie pendant les trois dernières années précédant la demande

-          elle peut s’exprimer en arménien

-          elle connaît la constitution de la RA[5]

Outre ces conditions générales, peut avoir la double nationalité toute personne qui :

-          est marié(e) avec un(e) citoyen(ne) de la RA

-          a un enfant qui est citoyen de la RA

-          a un ou les deux parents qui ont précédemment obtenu la citoyenneté, sachant qu’elle doit obligatoirement faire sa demande dans les trois années suivant ses 18 ans

-          a des ancêtres arméniens

-          a, depuis le 1er Janvier 1995 au plus tôt, perdu sa nationalité arménienne dans le cadre d’une naturalisation dans un pays étranger

De plus, toute personne ayant rendu des services importants à la RA sans avoir remplit une des conditions requises peut recevoir la nationalité arménienne à titre exceptionnel

 

 

La personne doit faire la demande de nationalisation personnellement et en son seul nom propre auprès des autorités compétentes (ambassade).

Cette décision est prise sous l’ordre du président de la RA.

Cette demande peut être refusée si la personne présente des risques pour la sécurité de l’Etat, la sécurité intérieure, la sécurité sanitaire, vis-à-vis de la liberté et des droits des autres nationaux. D’ailleurs, le refus d’une nationalisation n’a pas à être nécessairement justifié auprès de la personne concernée.

Toute personne recevant la nationalité fait le serment suivant en arménien: « moi, …, en devenant citoyen de la République d’Arménie, je fais le serment d’être obéissant vis-à-vis de la RA, de suivre sa constitution et ses lois,  de protéger son indépendance et son intégrité territoriale. Je me dois de respecter la langue, la culture populaire et les habitudes de la RA »

Après signature de la version écrite de son serment, il lui est remit un exemplaire de la constitution et des indications sur les différentes institutions de l’Etat.

Deux autres questions importantes ont été réévaluées : le service militaire et les droits liés au vote (participation aux élections et éligibilité) :

- sont exemptés de service militaire tous ceux qui ont rempli leurs obligations dans leur pays de naissance pendant au moins 12 mois (à contrario, le fait d’avoir la nationalité d’un autre pays suite à la nationalité arménienne n’exempte pas de service militaire en RA même si un service militaire de plus de 12 mois a été effectué dans le second pays).

- le double national ne peut pas briguer la présidence de la République, la députation, ou devenir membre du Conseil Constitutionnel mais peut faire partie du gouvernement ou devenir premier ministre.

- le double national ne pourra voter à un scrutin que sur le sol national (exception faite des diplomates), s’il a une adresse légale permanente dans le pays, et s’il a résidé au minimum 183 jours en Arménie durant les cinq années précédant le vote concerné.

 

 

 

Ce qui résulte de la loi finalement votée, et dont j’ai essayé, ci-dessous, d’énoncer les points principaux de la façon la plus précise possible, présente quelques différences importantes avec la loi proposée initialement. Si la plupart des partis – et notamment le Parti Républicain qui dirige la majorité parlementaire et la coalition gouvernementale actuelles - s’opposaient à la loi dans sa bouture initiale,  cette dernière a finalement voté pour une loi amandée par ses soins (l’amendement concerne principalement la mise sous conditions du volet "droit de vote" et les restrictions du droit à l’éligibilité).

S’il faut avoir à l’esprit qu’aucune autre force politique arménienne que la FRA n’était prête à signer une loi dite « diasporique » élaborée par un parti encore trop souvent perçu en Arménie comme le parti de « la diaspora », le Parti Républicain lui-même ayant eu de fortes réticences à voter la loi (seules les pressions exercées par Kotcharian ont d’ailleurs eu raison de ses réticences), force est néanmoins de constater que ces modifications entament l’esprit de la loi initiale et sa volonté affichée de tendre vers « une nation, un peuple, un Etat »…

De la diaspora à l’Arménie

Cette année, donc, deux évènements importants ont marqué le rapprochement de la diaspora française avec l’Arménie : d’une part, l’Année de l’Arménie en France, qui a aussi permis de mettre en lumière la collaboration d’égal à égal d’artistes, stylistes, couturiers, chefs d’entreprise (comme Serge Avédikian, Karine Arabian ou les frères Tarloyan) avec la main d’œuvre et le savoir faire de l’Arménie, et, d’autre part, la loi de la double nationalité, qui a eu le mérite de "marquer le coup" de la relation privilégiée qui prévaut depuis quelques années entre les arméniens d’ailleurs et ceux d’Arménie. Cette relation, dans certains cas intéressants, s’est déplacée ainsi sur un terrain professionnel, personnel, quotidien et surtout banalisé. Pourquoi banalisé ? Parce que ceux qui, jusqu’à présent, allaient en Arménie pour aider l’arménien ont été passés de mode par le pays lui-même ; comme en témoignent les déclarations abruptes de certains ministres qui, ces dernières années, ne cessaient de répéter que l’Arménie n’avait plus besoin de pull usagé ou d’aide humanitaire (au sens primaire du terme) : exit donc la mentalité du sauveur… Nos esprits pieux, cantonnés au plaisir attrape cœur du tourisme estival et à l’aide à l’Artsakh (qui, lui, a encore besoin qu’on en prenne soin) s’en tiennent depuis à un rôle de spectateurs dans la construction de l’Arménie et laissent la place libre à une nouvelle classe d’arméniens de la diaspora, industrieux et "profiteurs" (dans le bon sens du terme), qui échangent avec l’Arménie comme ils échangeraient avec une firme chinoise ou des sous-traitants espagnols ; à une nuance près (et pas des moindres) : pour eux, l’Arménie n’est pas un choix innocent !

Cette nouvelle classe n’est pourtant pas celle susceptible de profiter dans l’immédiat des dispositions de la nouvelle loi : les privilèges accordés aux étrangers menant une activité économique en Arménie étant trop avantageuses pour s’en priver en devenant citoyen… Mais en prenant en compte l’éventualité du passage du statut d’investisseur étranger à celui d’entrepreneur sur place, c’est cette classe d’arméniens qui pourrait être amenée à être la plus demandeuse de la double nationalité dans un moyen terme et la plus utile à l’Arménie.

A qui profite donc cette loi dans l’immédiat ? A ceux qui ont un lien de sang avec des citoyens de la république d’Arménie, aux émigrants de l’après-URSS fraîchement naturalisés en France, en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis, au Canada, au Liban, en Syrie[6]; ainsi qu’à tout arménien de diaspora qui ressent le besoin de rationnaliser son lien avec l’Arménie.

 

De l’Arménie à la diaspora

C’est donc une loi symbolique, au pouvoir d’attraction contrasté, à fort potentiel sur un long terme, mais aussi très discutée, puisqu’elle a été votée par 66 voix pour, 5 contre et 1 abstention (ainsi qu’une partie de l’opposition qui n’a volontairement pas prit part au vote); qui est entré en vigueur il y a de cela quelques mois sans avoir néanmoins eu la couverture médiatique qu’elle aurait pu espérer… Est-ce pour autant le signe d’un désintérêt des arméniens du pays envers des arméniens "rapportés" ? La réponse est bien plus simple : cette loi ne les concernant pas directement, elle ne fait pas partie des préoccupations premières des arméniens d’Arménie. Un désintérêt à double tranchant puisque, si l’impact du vote d’une telle loi sur l’opinion publique arménienne a été inexistante,  c’est aussi précisément parce que l’écho n’a pas été énorme qu’elle n’a heureusement pas fait les frais de polémiques indignes pourtant prévisibles en pleine période préélectorale[7]. L’opposition aurait par exemple pu accuser le gouvernement de vouloir faire voter l’étranger en sa faveur en donnant le droit de vote à ceux qui ne « savent pas ce qui est bon pour le pays puisqu’ils n’y habitent pas » ! [8]

 

 

Au lieu de ça, la loi a été précédée par des débats de fond qui, bien que cantonnés à un cercle d’experts et de politiques, ont permis d’élaborer une loi-miroir de ce que pense en substance le citoyen arménien lambda en pleine possession de ses droits face aux doubles nationaux qui revendiquent la pareille.

Car une seule chose différencie le "double national" du "national" : les droits politiques qu’a l’un en plus de l’autre. Cette disposition discriminante, légitimée par une opinion très répandue en Arménie, est assez bien résumée par Tigran Torossian, président du Parlement arménien, qui dit que : « Nous avons cette Arménie parce que des Arméniens y sont restés. D’autant plus que ceux qui ont vécu en Arménie au cours des quinze dernières années ont supporté une grande responsabilité, passant par de nombreuses privations. Par conséquent, ceux qui résident en permanence en Arménie, ceux qui portent le fardeau, et qui subiront les conséquences in fine, ceux-ci ont le droit de décider pour eux, d’être l’électeur et l’élu. Sur ce plan, donc, l’exception sera faite pour ceux des doubles nationaux qui seront enregistrés en Arménie, et donc pourront voter ».

L’idée, résumée en deux mots, serait que seul celui qui vit dans un pays et qui en supporte les conséquences peut décider de ce qui est bon ou non pour ce pays, puisqu’il choisit par ce biais ce qui est bon pour lui.

Une idée qui, malgré tout le mal que peuvent en dire les nombreux biens pensants de la diaspora avides de responsabilités ad oc et persuadés d’avoir une capacité de jugement égale (sinon supérieure) aux arméniens d’Arménie sur tout ce qui concerne le (leur ?) pays, est loin d’être absurde… Mais qui pourrait présenter, à terme, le risque de mettre en application une citoyenneté à deux vitesses ; en admettant que le succès de la loi fabrique sur un long terme une nouvelle classe de sous-citoyens devenus partie prenantes incontournables de l’économie et de la société arménienne mais privés, malgré leur importance éventuelle, de toute influence palpable sur "la vie de la cité". Un avenir encore lointain, mais souhaitable… Car elle nous permet de supposer qu’une telle loi n’est pas immuable et qu’elle pourrait, dans le cas où l’évolution de la société la déborderait, sauter le pas vers une égalité pleine et entière des droits entre nationaux et doubles nationaux.

En l’état, donc, le fait de dire que seuls ceux qui sont corps ET âme avec l’Arménie peuvent décider pour elle (et pour eux par la même occasion - cqfd) est un bon consensus.

Un avenir possible ?

Reste qu’il n’est pas de notre ressort (nous, les diasporiques) de soumettre notre avis à l’Arménie et de faire la fine bouche, mais de mériter notre place en son sein en devenant partie prenante de sa croissance et de son développement (dans tous les sens du terme : culturel, économique, social, etc.) ; démontrant ainsi qu’on est tributaire d’une place digne de ce nom. Seuls l’Arménie et ses habitants pourront alors décider, dans leur intérêt (qui passera alors par nous), de la place qu’ils entendent nous donner dans leur pays… Notre pays ?!...

Car si aujourd’hui, le destin national ne se superpose pas à celui de la diaspora, il pourrait devenir son nouveau destin. D’aucuns soutiendront que l’identité de la diaspora est distincte de celle de l’Arménie, et ils auront raison[9].

Mais je n’ai jamais dit qu’il fallait chercher l’identité de la diaspora en Arménie.

Juste qu’il fallait s’en faire une autre là-bas, peut-être…

Voilà donc, d’après moi, la seule solution viable possible au jour d’aujourd’hui au problème de la diaspora, l’antidote offert à la fatalité de sa disparition prochaine…

L’Arménie comme fin heureuse de la Diaspora !

 

Article paru (en version courte) dans Haïastan de juin 2007


 


 

[1] le retour d'Arméniens de la diaspora dans l'Arménie soviétique rendue possible par Staline en 1946

[2] rendue possible par la visite de Christian Pineau, ministre des affaires étrangères français, à Erevan, et par le XXème congrès du Parti communiste

[3] A moins, naturellement, qu’il abondonne sa nationalité d’origine

[4] votée le 26 février et ratifiée le 6 mars par le président Kotcharian

[5] République d’Arménie

[6] …et dans tout autre pays autorisant la double nationalité 

[7] les législatives auront lieu le 12 mai 2007 et les présidentielles, en 2008

[8] On ne peut évidemment pas douter des arrière-pensées politiciennes qui se cachent derrière la méfiance des uns et l’enthousiasme des autres vis-à-vis d’un nouvel électorat qui profiterait plus aux uns qu’aux autres. Mais dans la mesure où cette variable n’entre pas dans un débat de fond… On ne s’y attachera pas !

[9] l’orthographe mesropienne[9], par exemple, est une des preuves les plus intéressantes et les plus fortes symboliquement de cette distinction prégnante. (L’orthographe initiale, dite Mesropienne - qui est aussi celle de la diaspora - a été simplifiée dans les années 30 par le régime soviétique pour diverses raisons plus ou moins évidentes (alphabétisation, création d’un vecteur de division culturelle de la nation arménienne entre la diaspora et l’Arménie soviétique, etc.). Aujourd’hui, certains universitaires et intellectuels d’Erevan se sont remis à publier et à écrire dans l’ancienne orthographe, mettant en avant la nécessité de recouvrir une unité orthographique comme préfiguration d’une unité culturelle retrouvée avec la diaspora ou, plus simplement, pour pallier aux nombreuses lacunes orthographiques de la nouvelle orthographe…)

 

 

 

par Dartag publié dans : Cause arménienne
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Samedi 12 mai 2007

Paris donne une place en son sein à Chavarche Missakian

Temps fort de la saison arménienne à Paris, la place Chavarche Missakian a été inaugurée le 11 avril face au square Montholon par Arpik Missakian et Bertrand Delanoë à l’initiative de Jack Bravo, maire du 9ème arrondissement et en présence d’Edouard Nalbandian, ambassadeur de l’Arménie en France. L’occasion, en attendant l’exposition prévue fin juin en clôture de l’Année de l’Arménie à la mairie du 9ème, de se rappeler du nom du journaliste et fondateur de Haratch, qui fut l’une des figures déterminantes d’une époque durant laquelle le centre intellectuel de la diaspora arménienne se nichait dans une poignée de petites rues parisiennes…

 

Il y a tout d’abord ceux qui, venus voir l’inauguration d’une place "pour les arméniens", se demandent, étonnés, pourquoi le 9ème arrondissement n’a pas plutôt fait, comme les autres, une « Place de l’Arménie » pour marquer le coup… Ce sont d’ailleurs les mêmes qui avoueront, l’instant d’après, ne pas savoir qui est Chavarche Missakian !

Et puis, il y a les autres : les derniers témoins d’une époque révolue, la garde rapprochée du quotidien Haratch qui serrent les rangs autour de celle sans qui le quotidien des Arméniens de France ne se ferait plus en arménien, les officiels, responsables d’association, dignitaires religieux, historiens, militants Tachnag venus rendre hommage à l’un des leurs, etc.

Enfin, il y a Arpik Missakian. A elle seule, elle fait mentir une cérémonie sous forme de commémoration en y apportant la gageure de la continuité qu’elle représente : fille de Chavarche Missakian, elle dirige Haratch, le quotidien en langue arménienne crée il y a 82 ans par son père et qui, depuis, n’a cessé de paraître qu’une seule fois : pour entrer dans la clandestinité le temps de l’occupation nazie. Un journal qui, à l’époque, était vendu à la criée et dans les kiosques des rues arméniennes du 9ème arrondissement. Dans lequel, pour la première fois, avait été prononcé le mot "génocide" – écrit en grosses lettres latines en titre d’un édito de Charvarche Missakian – ; invitant ainsi les arméniens à sauter le pas de l’Histoire. Un journal, enfin, où les Chahnour, Sarafian, Nartouni, Bechiktachlian et autres intellectuels de renom de l’époque trempèrent régulièrement leur plume…

Le temps d’une inauguration, la rue Lafayette s’est remplie d’une foule hétéroclite d’arméniens qui ne se doutent pas, pour la plupart, qu’ils sont en plein milieu d’un quartier où, dès l’entre-deux guerres, sont passés les plus grands intellectuels arméniens post-24 avril. Un quartier qui a vu l’émergence, rendue indispensable par l’assassinat de la plupart des artistes référents de la culture arménienne du début du XXème siècle, d’une nouvelle génération d’écrivains et de poètes arméniens dont la singularité, dû au déracinement et aux nouvelles influences culturelles (notamment le surréalisme), était alors une force. Et dont les œuvres se perdent aujourd’hui, en diaspora, avec la langue qui les a faite.

Chavarche Missakian était un homme de cette époque-là. Né en 1884 à Zimmara, un petit village perdu en Anatolie, rien ne le prédestinait alors à se retrouver un jour à Paris. Il quitte la province de Sébaste pour Constantinople (actuelle Istanbul) où il passera, au gré des fermetures d’écoles arméniennes, la plupart de ses études primaires et secondaires.

Dès l’âge de 16 ans, il collabore à divers journaux arméniens et publiera, en 1908, un premier hebdomadaire littéraire, profitant de l’engouement intellectuel et politique suscité par la proclamation de la nouvelle constitution ottomane. Membre actif du parti Tachnagtsoutioun (fédération révolutionnaire, socialiste et nationaliste), il est envoyé en 1911 dans la ville de Garine (actuelle Erzeroum) afin de reprendre en main le quotidien Haratch dont le rédacteur en chef vient d’être assassiné. Ce voyage en Arménie historique le marquera profondément. A son retour à Constantinople, il intègre la rédaction du quotidien Azadamard… Jusqu’au 24 avril 1915.

Il est alors sur les listes des intellectuels arméniens à éliminer mais parvient à passer entre les mailles du filet et continue, pendant près d’un an, d’envoyer clandestinement des articles aux journaux arméniens de Sofia ou Bakou. En 1916, tentant de fuir en Bulgarie, il est arrêté et emprisonné par les Turcs. Longuement torturé, il tentera à plusieurs reprises de se suicider pour mettre fin à ses souffrances, puis sera condamné au bagne d’où il ne sortira qu’à la faveur de l’armistice : il fait alors partie des rares intellectuels à avoir survécu, mais en gardera des séquelles physiques tout sa vie.  Revenu à Constantinople, il prend la direction du journal Djagadamard, puis émigre en Bulgarie d’où il est ensuite envoyé à Paris par le parti Tachnag pour animer la toute nouvelle communauté arménienne qui s’y est formé. Il se chargera d’organiser les jeunes de la "nouvelle génération " en fondant le Nor Seround (principale organisation de jeunesse militante, affiliée au Tachnagtsoutioun) et en leur offrant un journal, Haïastan, qui est encore publié aujourd’hui.

 

Mais sa grande œuvre, en tant que journaliste, est la publication, dès 1925, du "nouveau" Haratch (traduction arménienne de l’exhortation "En avant !"). Plus qu’un organe d’information, le quotidien en langue arménienne se définit alors comme le lien grâce auquel « les membres d’une même famille se regroupent après la tragédie de 1915 ; y retrouvant un peu de lumière d’Arménie, du pays quitté malgré soi, terre perdue vers laquelle on rêve de retourner bientôt ». Le journal jouera ainsi un rôle important dans le milieu intellectuel arménien dès  l’entre-deux guerre grâce à ses suppléments littéraires et par une large place faite aux écrivains contemporains qu’il publiera chaque jour sous forme de feuilletons inédits.

Chavarche Missakian tiendra ainsi une grande place dans la vie de la communauté arménienne de France ainsi que dans celle du 9e arrondissement jusqu’à sa mort le 26 janvier 1957. Les arméniens, reconnaissants, lui réservent alors des funérailles "nationales" et l’enterrent au Père Lachaise.

C’est à cette figure-là qu’a voulu rendre hommage le Conseil de Paris en adoptant, le 16 octobre 2006, l’initiative des élus du 9ème de lui donner une place; à cette personnalité forte, symbolique, que Bertrand Delanoë, au cours de son discours, qualifiera d’homme « fier de ses valeurs et de l’Histoire », « fier d’être arménien et d’être parisien (et qui) honore Paris en prenant toute sa place dans la profondeur de notre identité ».

Quant au maire du 9ème arrondissement, Jacques Bravo, dont le premier mot appris en arménien a été " Haratch ", il raconte volontiers que sa première réunion politique a eu lieu dans la salle de la maison de la culture arménienne de la rue Bleue , régulièrement prêtée à la mairie, illustrant ainsi dans quelle mesure les arméniens font partie du " paysage " de son arrondissement.

Reste surtout, finalement, la volonté de marquer la personnalité emblématique d’une époque et d’un quartier d’arméniens qui, avec leurs dix imprimeries, leurs cercles et revues littéraires, politiques, satiriques, médicales, mais aussi leurs restaurants, diamantaires, épiciers, ont permit à une aventure intellectuelle unique en son genre d’avoir lieu…

Article paru dans les Nouvelles d'Arménie de mai 2007

 

 

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES :

En français :

" Cinquante ans de littérature arménienne en France », Krikor Beledian, aux CNRS EDITIONS (2001) En arménien :

« Orér yév Jamér » (jours et heures), Ch. Missakian, imprimé aux presses du journal Haratch choix de textes en langue arménienne écrits entre 1908-1957, publiés à titre posthume

« Haratch 50 », recueil d’un choix de textes publiés dans Haratch de 1925 à 1975 par de grandes signatures,  imprimé aux presses du journal Haratch (1976)

 

A SUIVRE :

Fin juin, en clôture de l’année de l’Arménie en France, la mairie du 9ème arrondissement parrainera une exposition retraçant la vie de Chavarche Misskain organisée par la F.R.A. Nor Seround, le mouvement de jeunesse arménienne qu’il a crée. Depuis ses débuts dans le milieu intellectuel au sein de l’Empire Ottoman, jusqu’à la création du premier quotidien arménien de France à Paris, l’exposition fera voyager les visiteurs dans le temps et dans l’espace.

Des photos, des témoignages, des objets personnels, des éléments biographiques qui permettront de mieux cerner la personnalité et les idées de cet intellectuel mis à l’honneur avec l’inauguration de la place Chavarche Missakian.

 

Les informations complètes seront bientôt disponibles sur http://www.mairie9.paris.fr

 

 

par Dartag publié dans : Cause arménienne
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Samedi 3 mars 2007

De l’Arménie à la France : un nouvel exilé raconte…

Immigrée de fraîche date en France, Digin Kartouhi a bien voulu nous raconter l’histoire de son cheminement clandestin d’Erevan à Paris. Une histoire qui rejoint celles des milliers d’autres arméniens sans papiers arrivés en France pour survivre ces dix dernières années.

Par prudence, certains noms et détails ont été modifiés dans le but d’assurer l’anonymat du témoin interrogé sans pour autant entamer la valeur du témoignage retranscrit de l’arménien aussi fidèlement que possible.

 

Un appartement niché dans un reste de cité dortoir perdu au fin fond de la banlieue Est de Paris, au sixième étage d’un bâtiment gris sale hérissé de paraboles, par un terne après-midi de dimanche. Digin Kartouhi s’était assise sur le sofa, nos deux tasses de café brûlant posés sur la table basse du salon. On entendait au dehors le grondement incessant de la nationale, sporadiquement entrecoupé des cris de quelques jeunes qui jouaient dans un petit stade en contrebas…

La veille, je lui avais prudemment expliqué au téléphone les circonstances inhabituelles de la visite que je lui sollicitais. Après une légère hésitation, elle avait accepté de me recevoir. Parce que ça ne se refuse pas chez nous, aurait-elle pu dire.

Elle était assise dans son tablier propre, petite silhouette volontaire échangeant avec ferveur des bénédictions à chaque évocation de nos connaissances communes, le temps de prendre quelques nouvelles… Avant ma première question. Elle hésita. Puis, après avoir silencieusement porté la tasse jusqu’à ses lèvres, commença son récit.

D’Erevan à Moscou

« Avant, nous n’avions pas besoin de beaucoup pour vivre. Mon mari allait travailler 6 mois dans l’année à Moscou, comme beaucoup de jeunes hommes, laissant femme et enfants à Erevan jusqu’en automne. Il y gagnait 400 roubles par mois. Moi, je gagnais 200 roubles comme fonctionnaire (sachant qu’un dollar faisait 60 kopeks). Avec 8 roubles et 73 kopeks, nous payions le loyer mensuel pour 3 chambres, et épargnions le reste pour les vacances, dans notre datcha (cabanon de campagne) du lac Sevan. Nous étions même parvenus, à la fin des années 80, à acheter une maison près d’Erevan…

Puis, le communisme est tombé. L’inflation, les retards de salaires, les augmentations de loyer nous ont mis en difficulté. Le tremblement de terre avait abimé notre maison, et nous ne trouvions plus de travail décent pour gagner de quoi vivre décemment. Avec la guerre du Haut Karabakh, les réfugiés des districts de Chahoumian et Kédachén étaient venus se réfugier à Erevan. Confrontés à la précarisation de la vie dûe aux conséquences du tremblement de terre, de l’instabilité économique et de la guerre, nous avons alors décidé de partir à Moscou où mon mari avait quelques connaissances. Pour gagner un peu d’argent ; de quoi remettre la maison sur pied, envoyer un pécule à notre fille restée là-bas... Et vivre.

Là-bas aussi, beaucoup de choses avaient changé. La situation n’était pas bien mieux qu’à Erevan et les moscovites supportaient de moins en moins les étrangers: ils nous apostrophaient dans le tramway, nous traitaient de « tchornajopi, cavcastsi » (culs noirs, caucasiens) et nous criaient « Yéjatsié vatch karabakh » (retournez dans votre Karabakh).

Nous nous sommes alors résolus à faire comme les autres : entrer dans un office de tourisme russe et demander s’ils faisaient dans les "voyages organisés". Pour 1200 dollars par personne, ces passeurs d’un nouveau genre te donnaient un faux passeport russe que tu devais leur rendre une fois arrivé à destination et dont seule la photo ne mentait pas. Parfois, certaines personnes payaient et attendaient leur visa en vain, les passeurs leur rendant l’argent au bout de quelques mois. Nous, il nous fallut attendre tout juste un mois avant de quitter la Russie en train pour Berlin avec un visa de tourisme d’une semaine tamponné en bonne de due forme.

Dans notre groupe, il y avait des géorgiens, des arméniens, des russes, des azéris… Une fois arrivés là-bas, on nous lâcha à la gare et nous nous dispersâmes dans Berlin. Quelques jours passés dans un petit hôtel, et on alla vivre à Stuttgart où nous étions parvenus à entrer en contact avec un lointain cousin. Un an, nous avons vécu là-bas de travail au noir, en clandestins, attendant la réponse à notre demande d’asile. Mais les lois allemandes étaient sévères. Et notre demande fut refusée. Un ami de notre cousin, de passage à Stuttgart, nous raconta que la France était plus souple en matière de demande d’asile: nous partîmes précipitamment pour Paris…

Destination France

« Je me souviens de la garde de l’Est et du dénuement total dans lequel nous étions. Nous n’avions pas de papiers, pas d’endroit où aller, pas de connaissances, pas d’argent : nous n’avions rien. Au bout de quelque heures, nous sommes tombés sur un homme serviable à qui nous avons fait comprendre que nous ne savions pas où aller. Il composa pour nous le 115 et nous dit d’attendre. Le Samu social vint nous prendre et nous emmena dans une cantine, puis dans un hôtel, où nous restâmes trois jours. Dès le deuxième jour, je me débrouillai pour trouver l’adresse de l’église arménienne de Paris et le dimanche suivant, je me retrouvai, émerveillée, parmi la foule des croyants de la rue Jean Goujon. C’était la première fois depuis mon départ d’Arménie que je me retrouvais parmi autant d’arméniens. Je me sentis revivre : j’étais revenu parmi les miens ! Je me suis dit que tout irait mieux, désormais… J’étais facilement parvenu à trouver des personnes avec qui discuter de ma situation. Et, de fil en aiguille, je trouvai mon premier emploi : un travail de femme de ménage.

De son côté, mon fils était allé au Cimade (une association d’entraide aux demandeurs d’asile et clandestins en voie d’expulsion) où on nous trouva une traductrice russophone. On nous aiguilla vers France Terre d’Asile, qui nous trouva un foyer en banlieue et nous aida à remplir les formalités nécessaires pour demander l’asile en France. Une fois les papiers de la demande remplis et envoyés à l’OFPRA (office français de protection des réfugiés et apatrides), celui-ci nous donna un rendez-vous à Fontenay-sous-Bois pour une "interview" : nous y insistâmes sur les problèmes de racisme subis en Russie, mais nos arguments ne suffirent pas. Une fois le refus signifié, nous avions 1 mois de délai pour demander un recours à la CCR (commission des recours des réfugiés). Mais nous ne pouvions plus nous y rendre seuls : il nous fallait un avocat. Nous nous trouvâmes un avocat arménien, un homme très bon qui prit notre dossier complètement en charge, ne nous demandant  constamment qu’une chose : apporter des preuves de notre présence passée en Russie et répondre à une série de questions qui lui permettraient, à terme, d’amasser assez d’informations pour bâtir un recours solide. Nous nous laissâmes alors guider par notre avocat, qui obtint une audience dans un tribunal de banlieue spécialisé dans notre cas. Le jour dit, donc, nous nous assîmes face au juge, un vieil homme que certains disaient magnanime envers les arméniens, à côté de qui se trouvait la personne de l’OFPRA qui nous avait refusé l’asile, dans une des nombreuses salles où se succédaient sur rendez-vous des candidats au titre de séjour… Et nous laissâmes faire notre avocat.

Du haut de toute sa taille, il semblait maîtriser toute la salle, toute l’affaire, et la plaidoirie qu’il fit avait un effet palpable sur les gens présents. Il invoqua le destin des arméniens : la guerre, les brimades et le génocide. Il prit ses grands parents pour témoins de l’exil et acheva son argumentaire en expliquant qu’une famille polyglotte, jeune, et désireuse de travailler ne pouvait que profiter à la France… Vingt et un jours plus tard, notre dossier était accepté »

Au-delà d’un titre de séjour…

 

Je lui demandai enfin si elle avait été heureuse de recevoir ce titre de séjour de dix ans. Elle réfléchit un peu, puis, un brin désolée, me dit que la seule chose pour laquelle elle était contente était la liberté qui lui était donnée de travailler librement sans craindre chaque jour l’expulsion. Mais être heureuse, non. Elle avait laissé sa maison, sa famille, et n’avait toujours pas de moyen de refaire sa vie là-bas : elle était là par la force des choses. En exilée.

Digin Kartouhi tapota sur le cul de la tasse retournée tout en rendant grâce à l’avocat arménien qui les avait si bien défendu, mais ne voulu pas s’appesantir lorsque je lui demandais si elle pensait avoir trouvé sa place dans la communauté arménienne de France. Certaines personnes l’avaient beaucoup aidé, me dit-elle tout au plus, alors que d’autres lui avaient reproché d’être là... Où était sa place? Elle ne la cherchait pas.

Elle prit sa tasse et la retourna habilement, scrutant le marc avec attention, avec un sens du fatalisme très "arménienne". Malgré tout le chemin parcouru, elle semblait dire par ce geste qu’elle croyait toujours un peu à cet avenir tenu dans le creux d’une main, gravé dans une tasse vide… 

article publié dans les Nouvelles d'Arménie Magazine de Mars 2007

par Dartag publié dans : Cause arménienne
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Samedi 24 février 2007

Istanbul, 19 janvier 2007: Le jeune homme, un bonnet blanc vissé sur le front, déboucha au coin de la rue. Il attendait depuis quelques heures déjà, le portrait de sa cible en tête, perdu dans une ville qu’il ne connaissait pas, lui, le gamin paumé de Trabzon.

Après avoir risqué un bref coup d’œil devant lui, il dû reprendre son souffle, lever la tête, crisper sa main sur le canon de l’arme qu’on lui avait donné, et se jeter vers l’homme qui lui tournait le dos. Trois balles à bout portant. Une pour le cœur, une pour la gorge. Pour qu’il ne (se) batte plus, pour qu’il se taise… Pour qu’il arrête. Une pour la tête. De dos...

 

 

On ne tue pas un homme qui se bat. On l’abat, tout au plus.

Sur un trottoir, face contre terre.

« Tu as perdu ceux que tu aimais : tes enfants, tes petits-enfants. Tu as perdu ceux qui sont venus pour t’éliminer, tu as perdu mon étreinte… Mais tu n’as pas perdu ton pays »

Rakel était en larmes. Face à elle, une foule innombrable l’écoutait dire son homme, son mari, le père de ses enfants, son frère, la « moitié de mon âme » perdu. Une foule qui SAVAIT enfin et qui ne pourrait plus dire « on n’a pas vu mourir l’Arménien ! », une foule qui avait à l’esprit la mort en état de cause, en signification !

Un arménien était mort ; et son tueur avait rappelé aux médias mortifères qu’il était mort parce qu’il était ARMENIEN. Un mot…. Hier, une insulte ! Mais qui, aujourd’hui, revenait comme un drap blanc qui claque, maculé d’un sang qu’on ne voulait pas voir et que le vent soulève.

Non, Rakel, il n’avait effectivement pas perdu son pays : son pays[1] l’avait perdu. En faisant de lui un homme en sursis selon les lois en vigueur[2], son pays en avait fait un « traître »[3].

Mais il n’avait pas perdu son pays : sa Turquie à lui était là, dans la foule innombrable qui criait son nom et suivait son cercueil vers son dernier combat. Son pays, là, à cet instant-là, il l’avait au contraire gagné contre sa vie.

 

                                               Qui était Hrant Dink ?

Pour nous, arméniens de diaspora, il n’était pas grand-chose. Je le dis de façon à ce, qu’une bonne fois pour toute, on sache que nous n’avons aujourd’hui aucun droit de le récupérer pour nous et de se sentir dépossédé. Il n’était d’ailleurs pas arménien de diaspora.

Lui, habitait encore son pays. Parlait, pensait, écrivait sa langue. Lui, faisait partie d’un monde où le génocide ne s’était pas achevé, où on vivait encore par-delà le drame, où ce fatalisme propre à la diaspora était banni, redouté, condamné. Lui, combattait le génocide de l’intérieur. Lui, ne « mendiait pas »