Peut-on représenter le génocide des arméniens au cinéma?
Représenter le génocide. « Ararat », d’Atom Egoyan, ne s’y était pas résolu, posant en abîme la question de la mémoire du génocide et de l’incapacité du cinéaste à représenter le « crime absolu » de façon brute.
Certains se souviennent sûrement du personnage du réalisateur arménien joué par Charles Aznavour qui, tentant de faire du génocide un film, l’avait tourné en un horrible spectacle où le traumatisme virait au pathétique…
Ce qui n’avait pas plu dans « Ararat » était précisément cette morale iconoclaste que sous tendait l’histoire sous ses airs de film taiseux et hermétique : posant la question du film sur le génocide pour y répondre par un constat d’échec consternant, il faisait dire en substance qu’il était impossible d’y parvenir. Atom Egoyan, défaitiste, avait alors non seulement baissé les bras – ce que certains arméniens ne lui pardonnèrent pas ; mais il avait surtout, par son film, balayé d’un revers de manche la simple idée qu’un film pareil puisse aboutir sur le champ artistique – circonstance aggravante pour ces même arméniens qu’il délaissait ainsi dans une fatalité décrétée en principe.
Ce film, désormais, est une réalité grâce aux frères Taviani. Et pour ceux qui, comme moi, redoutions – et désirions dans un même temps – affronter l’épreuve par l’image… Et pour les autres.
« Le mas des
alouettes » est d’abord ce qu’en disent les frères Taviani en guise de justification : une fiction romancée, projetée dans des cinémas anonymes comme un film quelconque, sans cellule
psychologique à la sortie. Une histoire qui n’a pas grand-chose de vraie bien qu’étant partie d’une autre qui ne l’est que trop. Le tout étant de s’en convaincre…
Il faut dire que nous sommes, en tant qu’arméniens, mal placés pour juger de l’œuvre, si ce n’est à l’aune de l’évènement qu’il décrit et cette distanciation nécessaire qui est faite entre l’histoire et l’Histoire.
Non pas une distanciation sur le fond, tant il serait ardu de mettre en scène le roman d’Arslan en s’écartant de la base historique qui la sous-tend avec l’insistance qu’on sait ; mais une distanciation dans la forme.
Le jeu des personnages est la première variable mise en balance à cette fin : il est appuyé, souligne le caractère oriental et gestuel des personnages, ne s’encombre pas de nuances d’expressions mais affirme au contraire celles qui prévalent dans chaque scène.
Le début est d’ailleurs déroutant, tant chaque habitant du mas ensommeillé tient la pose. Le bonheur du ménage, l’amour interdit, la trahison, le caractère du patriarche, les mondanités : le décor du drame à venir est mis à plat avec emphase et démonstration et donne un niveau de jeu qui permettra de prendre la mesure du génocide.
Un film de « l’ordinaire » qui aurait été ébranlé par le tsunami émotionnel du génocide servi en pleine face du spectateur aurait demandé beaucoup de talent (et plus de temps) pour ne pas tomber dans le déséquilibre des émotions et scinder le film en parties inégales.
C’est pourquoi cette théâtralisation des personnages, mais aussi de la photo, des costumes ou des décors (le Mas superbement reconstitué dans le creux s’un roc en Bulgarie) permet de baliser la mise en scène du drame à venir : l’image stylisée de la vision d’horreur du vieux grand-père mourant, celle de la matriarche hissée sur son fauteuil par les soldats, celle de l’enfant qui glisse de sous la table… Sont autant de repères esthétiques qui préfigurent le théâtre de l’inconcevable, permettant ainsi au génocide de se montrer sans concessions sans sombrer dans l’écueil du pathétique prédit par Egoyan.
Reste l’œuvre en elle-même ; car le film a une qualité indéniable : portée par l’intrigue, elle ne s’essouffle pas. Mais il faut aussi reconnaître qu’elle ne se pose pas non plus dans l’histoire, ne s’encombre pas des détails et, trop occupée à canaliser le choc, ne s’attarde pas sur l’épaisseur des personnages, se pressant de leur donner un relief et de les placer dans l’intrigue sans leur offrir le temps du détail ; à l’image des histoires d’amour de l’héroïne expédiées un peu trop prestement…
Une scène, en particulier, retient l’attention et souligne ce relatif gâchis : celle du zapatié turc qui, par dépit amoureux, ne veut pas laisser partir l’héroïne : une belle scène, pleine d’une dramatisation subtile et retenue, laissant deviner des trésors de sentiments contrariés d’une part, et de détermination désinhibée de l’autre. Une des meilleures scènes, assurément, de par la quantité de questions qu’elle pose, la lourdeur qui en résulte, l’impression qui nous prend aussi ; donnant au film la dimension d’une œuvre, en faisant d’un rapport à l’autre universel un acte particulièrement fort tenu par la participation du drame que l’on sait en amont.
On aurait voulu qu’une scène comme celle-ci soit appuyée, traînée, disséquée. Que le détail ne soit pas sacrifié par le bulldozer de l’Histoire ; ne laissant que, ça et là, fulgurantes, quelques belles trouvailles scénaristiques qui, visant à énumérer les actes du génocide, n’ont été exploitées que trop prestement.
En tentant (avec succès) de prendre la mesure du génocide, les réalisateurs ont grevé la petite histoire tout en la résumant trop.
Reste, finalement, le fait que les Taviani, en réussissant la gageure de faire un film réussi sur le génocide arménien dans son sens strict et cru, ont
fait mentir Atom Egoyan.
publié dans le Haïastan de sept-oct 2007
voir aussi dans le blog la critique du film Ararat: "Ararat - Ceci n'est pas un film sur le génocide des arméniens" sur http://dartag.over-blog.com/article-3509670.html
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