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26 janvier 2007 5 26 /01 /janvier /2007 16:41

 

 

 

 

 

Dans un monde de victimes, le bourreau est roi. Nous nous sommes faits les observateurs impuissants des limites que nous nous étions fixés, démontrant ce pourquoi notre combat présent doit se poursuivre au-delà de la reconnaissance pour ne pas s’emmurer dans ses propres limites…Voilà le triste constat qui découle de ces derniers mois relatés ici sous forme de saillie ironique.

 

 

« Qu’est-ce que ça fait de ne plus être une victime ? »

Ce fut là la drôle de question un brin déroutante qui me vint instinctivement à l’esprit une fois débarrassé d’une amie française qui venait de me reprocher avec une véhémence rare l’entrain que j’avais mis à voir concrétisée la loi sur le négationnisme du génocide arménien. Cela faisait quelques jours que la loi était passée à l’assemblée nationale, et la joie que cette nouvelle m’avait procuré se dissipa soudainement à cet instant-là, me laissant le goût amer d’un petit quelques chose que je n’étais plus à présent, un petit quelques chose qui faisait partie de l’arménien que j’étais, qui m’avait fait me sentir un être différent des autres parce que porteur d’une condition – celle de victime – et d’une cause – celle de la reconnaissance de ma condition… Et qui laissait un énorme vide, à présent.

Moi qui avais toujours espéré que cette condition se décollerait de moi, et qui l’avais toujours refoulé, raillant la prostration de mémoire comme seul horizon de principe que s’infligent les arméniens de France depuis tant d’années… La communauté avait tout de même réussit à me rendre malade, moi aussi… J’avais été une victime ! Et je ne m’en rendais compte que maintenant, alors que je l’étais de moins en moins pour les autres.

 

Depuis quelques jours, en effet, les journalistes et les responsables politiques de haut rang s’étaient ligués dans les médias pour ne véhiculer qu’une seule pensée : « cette loi n’était pas une chose à faire… Les arméniens sont allés trop loinOn a embarrassé les turcs… ». On avait d’abord entendu, dans un rare consensus, les médias qui, la veille encore, égrenaient à coup de photos de crânes fracassés et de chiffres de morts les torts de l’Etat génocidaire s’opposer à la loi frontalement et sans concessions possibles. Comme si on les attaquait personnellement, comme s’ils défendaient un intérêt quelconque, un droit fondamental, comme s’ils n’avaient pas assez confiance en leurs convictions historiques et se demandaient avec effroi si – au cas où, hein ?- le jour où ils nieraient le génocide on les ferait payer devant un tribunal !

« Le Monde » se fendant d’un édito à charge, « Le Nouvel Obs » interviewant sans mise en garde préalable des historiens négationnistes (si, si, ça va ensemble) sur la question du génocide, « Euronews » berçant le désarroi de tout un pays blessé par la France, le Courrier International publiant les journaux turcs jusque dans sa chronique hebdo, avec, en marge de l’article mis en ligne, le lien internet du site Tête de turc, « le site des Amis de la Turquie, qui consacre de nombreuses pages aux « mensonges arméniens » » (alors qu’il est référencé comme site négationniste par Yahoo !) en vis-à-vis d’Imprescriptible, le site de référence consacré « au génocide et à sa négation ». Les deux sur le même plan ; par équité, objectivité, respect des parties en cause, etc.

On invoquait le nombre réduit des députés présents lors du vote – 1/5 du maximum autorisé- histoire de faire oublier que l’écrasante majorité avait voté pour. Et en omettant de dire que les niches parlementaires parvenaient rarement à en réunir autant.

On expliquait que le président avait essayé de réparer les dégâts, qu’il n’y avait rien à craindre, que les députés en cause étaient des vendus du lobby communautaire arménien, qu’ils n’avaient pas voté par conviction (réduisant le vote à un acte mesquin et sans intérêt républicain)…

Moi, la seule chose qui m’occupa vraiment par la suite fut la prise de conscience horrifiée que la grosse boîte du Pandore turc venait d’être ouverte par les médias français : les négationnistes, piqués au vif et blessés au plus profond de leur liberté chérie de nier avaient été invités à sortir du bois, à s’instituer victimes et à faire étalage de leur savoir-faire. Pour défendre la libre circulation des mauvaises pensées.

Nous qui, hier encore, aurions sauté sur les occasions de dénoncer chaque collusion entre un média et des négationnistes avions été tout d’abord débordés, puis désemparés, et enfin désarmés… Pire : dans le brouhaha des médias, notre voix ne portait plus du tout ! Nous étions victimes d’une extinction de voix consécutive à la gueule de bois contractée au lendemain du 12 octobre.

On n’avait plus à prendre soin de nous, à nous ménager. Nous ne méritions plus les égards dus à un peuple frappé d’injustice, parce que l’injustice avait été largement effacée ; tant et si bien que la mesure nécessaire au rendu de la justice avait été outrepassée. Du statut de victime, j’étais passé à celui d’agresseur. Un agresseur de mémoire qui obligeait, sous peine de séquestration et de prélèvement d’argent, à des gens qui ne m’avaient rien demandé, de ne pas penser à haute voix qu’il n’y avait pas de génocide, selon l’idée sacrée que la liberté fondamentale consistant à avoir le droit de mal penser était entamée, imputant l’Etat de droit par la même occasion.

Je me suis alors sentit coupable. Oui, coupable ! D’obliger des gens à ne pas dire le contraire de ce qui s’était passé. Non parce que ça m’aurait fait du mal, mais parce que ça leur faisait du mal.

Je ne suis plus une victime, donc. Ma communauté est arrivée au bout de son chemin. Dans quelques années, elle n’aura peut-être plus de combat à mener, puisque le sénat aura validé la loi. Et après ? Le vide, la culpabilité, la honte d’avoir abusé de la situation pour parvenir à ses fins en dépit du « bon sens commun » consistant à dire qu’il fallait tenir compte de la susceptibilité des autres, des tracas qu’on leur occasionnait, etc. Quel égoïste ai-je été, moi, l’arménien ! Moi qui n’ai pas pensé, dans le souci buté de me rendre justice, que ça aurait pu blesser le turc d’aujourd’hui (= innocent), gêné le français qui ne demandait rien, embarrassé une Europe soucieuse d’entente mutuelle, de relation durable, d’Amitié Eternelle…

 

Et pourquoi ça ? Parce que je ne me considérais que comme victime.

[publié par Haïastan déc-jan]

 

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