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12 août 2006 6 12 /08 /août /2006 23:54

 

…les négationnistes parachèvent le génocide culturel du Nakhitchevan

Les Khatchkars du Nakhitchevan ont été victime, en décembre dernier, de la volonté d'Etat de l'Azerbaïdjan d'effacer les derniers restes de la présence arménienne dans cette région occupée de l'Arménie historique. Ces vestiges arméniens, devenus, en l'espace de 90 ans, les dernières traces "vivantes" de la présence passée d'un peuple en son pays, témoignent aujourd'hui de la volonté négationniste d'un Etat en passe de réaliser pleinement un génocide culturel vieux de 85 ans.

 

 


Les Khatchkars sont des arméniens rivés au sol. Eux, n'ont pas eu le choix de l'exil. Derniers témoins d'un pays sans peuple, ils demeurent ce qu'ils ont toujours été : nos racines de pierre, que pas même le temps n'a réussit à arracher des plaines qu'ils jonchent de leurs ombres symboliques.

Symboles d'une culture, dont ils furent le plus majeur des arts mineurs ; créatures d'un art singulièrement arménien.

Peu de peuples peuvent ainsi s'enorgueillir d'avoir un art qui n'appartienne qu'à eux... Le nôtre est de ceux-là. Et c'est la raison pour laquelle, aujourd'hui, l'ennemi leur dispute leur relative éternité.

Derniers arméniens du Nakhitchevan, de Rostov ou de Mouch, ils seront aussi les derniers martyrs d'un génocide qui ne s'est jamais achevé, faisant d'eux les symptômes ultimes de la disparition de notre culture.

 

 

 

10 Décembre 2005. Des bords du fleuve Araxe, à la frontière entre le Nakhitchevan, enclave occupée par l'Azerbaïdjan, et l'Iran, quelques personnes aperçoivent près de 150 soldats azéris s'affairer au milieu du cimetière de Khatchkars de l'ancienne Djougha (aussi appelée Djoulfa), sur la colline d'en face. L'espace de quelques jours, ceux-ci vont être brisés à coup de pioche et de massues, charriés dans des camions et précipités dans l'Araxe.

Des oeuvres de cinq siècles effacées en cinq jours.

 

L'Ambassade d'Arménie en Iran est la première prévenue. Elle informe aussitôt Erevan et ameute l'opinion arménienne, dont les réactions ne se font pas attendre. Venus d'Arménie ou du Liban, les médias arméniens viennent constater, la caméra au poing* et la rage au ventre, la destruction en oeuvre.

Aram Ier, catholicos de la Grande maison de Cilicie, envoie une lettre au président de l'Unesco pour demander l'arrêt immédiat de ces agissements assassins.

Par la suite, c'est au tour des associations arméniennes de monter au créneau tous azimuts, dans l'espoir de faire réagir les autorités (in)compétentes : Le CDCA, la FRA, le CCAF, VAN lancent des campagnes d'envoi de mails aux ministères des affaires étrangères et de la culture.

Terre et culture, le CNA et bien d'autres organisations culturelles envoient des communiqués à l'intention de l'UNESCO et du Conseil de l'Europe. L'ANCA (CDCA américain) fait appel à l'ambassadeur américain en Azerbaïdjan. Une délégation du CDCA rencontre, au Liban, le chef arménophile de la délégation de la commission européenne au Liban, Patrick Renauld.

 

 

 

Les autorités arméniennes, de leur côté, ne ménagent pas leur peine. Vartan Oskanian, le chef de la diplomatie arménienne, saisit l'UNESCO et attend vainement une hypothétique réponse de l'organisme culturel de l?ONU, qui dispose d'un pouvoir important face à l'Azerbaïdjan.

Le membre arménien du Conseil de l'Europe Shavarch Kotcharian a, quant à lui, appelé l'APCE (assemblée parlementaire du Conseil de l?Europe) à envoyer une commission d'enquête à Djoulfa.

Enfin, à l'étranger, la chambre des Lords, en la personne de la baronne Caroline Cox, sa vice-présidente, présente, début janvier, une motion demandant au gouvernement britannique de saisir l'Unesco. Des ONG et des historiens étrangers ont eux aussi réagit vivement, à l'image de l'ICOMOS, ONG canadienne de préservation des monuments, qui a établi et adressé un rapport détaillé à l'Unesco.

Réactions...

En vain.

« Il y a un certain nombre de travaux faits dans les coulisses de l'organisation, mais il semble qu'à l'heure actuelle aucune décision ne soit réellement prise », constate très diplomatiquement Vartan Oskanian, le 10 Janvier à Erevan. L'Unesco ne répondra pas.

Le gouvernement britannique, de son côté, refuse de soulever la question dans cette instance, disant savoir que le gouvernement arménien l'a dors et déjà fait. Une perte de temps, donc.

Le  parlement européen, quant à lui, adopte, dans une résolution sur la politique européenne de voisinage, un point sur l'évènement, invitant « les autorités azerbaïdjanaises à mettre fin à la démolition actuelle de cimetières médiévaux arméniens et de croix historiques sculptées dans la pierre au sud du Nakhitchevan ».

Enfin, le 24 janvier, l'APCE, par l'intermédiaire de son rapporteur général, Edward O'Hara, accepte le principe d'une visite dans les cimetières arméniens de Djoulfa (espérons que, par la suite, il voudra bien accepter le "principe" d'avoir à prendre l'avion, d'acheter le billet, de descendre de cet avion, d'aller jusqu'à Djoulfa, d'arriver à flanc de colline et, enfin, d'ouvrir les yeux pour contempler ce qu'on ne peut dorénavant plus contempler là-bas)...

Il a aussi été question d'une hypothétique mission d'inspection de l'APCE en mai prochain sur place. Un inventaire après destruction, en quelque sorte...

Dans un souci d'exhaustivité, notons pour finir l'hallucinante réponse donnée par l'ambassadeur d'Azerbaïdjan aux Etats-Unis, Hafiz Pashaev, aux coprésidents du groupe de l'Arménie au Congrès américain Joe Knollenberg et Franck Pallone : « les sources n'ont pas été vérifiées », ajoutant que le ministre azéri de l'information (si si ça existe) l'a assuré que de tels faits n'avaient jamais existé. Le négationnisme n'a plus de scrupules à se répandre officiellement, après une non moins officielle destruction de Khatchkars par les soldats réguliers d'un Etat. Et tout ça parce que l'inertie est la pire des actions face au crime. D'ailleurs, ajoute-t-il, il y a « près de 30000 arméniens vivant actuellement en Azerbaïdjan, où l'on a à coeur de protéger les monuments de culture, d'histoire et d'architecture ».

Faisons donc comme nos institutions, et laissons le mot de la fin au bourreau, puisque plus personne ne cherche à le contredire.

Histoire et précédents

Le Nakhitchevan, région historiquement arménienne, a été rattachée arbitrairement à l'Azerbaïdjan par le traité soviéto-turc du 16 Mars 1921 signé  à Moscou, annulant les traités de Brest-Litovsk et d'Alexandropol. Par ce traité, la nouvelle Russie soviétique cède à la Turquie kémaliste les sandjaks de Kars et d'Ardahan ainsi qu'une partie de celui de Batoum et consacre sa stratégie de division des pays-nation en remettant un Nakhitchevan peuplé à 80% d'arméniens à l'Azerbaïdjan. S'ensuit une politique de nettoyages ethniques, de pogroms et d?exils forcés de la population arménienne hors de cette "région autonome azérie". Aujourd'hui, n'y subsistent plus que quelques vieux arméniens et les Khatchkars.

Ces derniers, à présent, sont partit à leur tour.

Cette région avait déjà, par le passé, été victime d'une grande déportation de centaines de milliers de personnes, en 1605, organisée par le Shah Abbas Ier d'Iran, conduisant à la création d'une des plus vieilles et plus florissantes diasporas arméniennes, le Nor Djougha, à la périphérie d'Ispahan.

En 1998, déjà... les azéris avaient débutés la destruction de ces mêmes cimetières, allant jusqu'à utiliser les bulldozers, fin 2002. Ils n'avaient arrêté qu'après l'intervention de l'Unesco. Avant de reprendre et d'achever le travail fin 2005.

 

 

Les Khatchkars de Djoulfa...

Caractéristiques d’une époque et d’un lieu particuliers, les Khatchkars de Djoulfa (Hin Djougha) et du Nor Djougha sont très différents de ceux de Jérusalem ou du reste de l’Arménie historique : souvent divisés en plusieurs panneaux, très travaillés, ils ont un arc en forme d’accolade (et non arqué). Ceux de Djoulfa sont, en outre, à usage strictement funéraire.

 

 

 

 

 ... Et d’ailleurs.

En tant que témoins les plus fidèles de la présence arménienne (c’est d’ailleurs la raison pour laquelle la plupart des villes françaises à forte concentration d’arméniens en ont un), les Khatchkars sont des victimes très prisées des négationnistes mus par la volonté d’effacer toute trace arménienne ; et les cas de destruction ne se limitent pas au précédent spectaculaire du Nakhitchevan ou à la Turquie.

Ainsi, en Géorgie, les églises arméniennes "restaurées" à la mode géorgienne ont leurs Khatchkars subtilisés ou recouverts de plâtre. Comme en Syrie, où les Khatchkars des églises rupestres d’Aramo ont été recouverts de chaux. Ces actions s’inscrivent évidemment, pour ces deux pays, dans le cadre d’une politique étatique d’homogénéisation nationale; le négationnisme étant un des moyens les plus efficaces de la mener à bien.

Enfin, en guise d’anecdote, sachez qu’on entre dans la Maison de la Culture de Rostov-sur-Don, en Russie, érigée pendant la période soviétique, après avoir monté les marches du perron. Lesquelles marches sont en fait des blocs de Khatchkars retournés...  

 

A croire que, comble d’une ironie monstrueuse, des Hommes aient pensé que, pour s’élever vers la Culture, il fallait la piétiner un peu.

 

[Article publié dans le périodique du Nor Seround Haïastan n°641 de mars-avril 2006]

Attention: cet article a été écrit en Février 2006. Les derniers développements n'y figurent sans doute pas. Mais je ne me fais pas de souci... Il ne doit pas y en avoir eu beaucoup depuis!

 

EPILOGUE : les photos que je joins à ce texte démontrent que le Cimetière de Hine Djougha, l’Église de Bomplose, le Monastère Sourp Aménaperguitch et l’Église Rouge, des monuments arméniens ayant eu 900 ans d’histoire au Nakhitchévan, n’existent plus :

ils ont été transformés en champ de tir pour militaires azéris.

http://www.imprescriptible.info/djoulfa/epilogue.htm

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commentaires

Louise Kiffer 24/08/2006 16:52

J'ai été révoltée par l'inertie des organismes internationaux auxquels nous nous sommes adressés depuis le début de cette opération de destruction d'oeuvres d'art datant de milliers d'années.
Et encore plus pour transformer ce cimetière arménien en terrain de tir.  Un poète arménien a écrit un poème indigné à ce sujet, sur le forum de netarmenie. Je vais le retrouver et recopier ma traduction en français ici même.