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8 août 2006 2 08 /08 /août /2006 13:19
Publié le : 14-01-2005

 




Il existe une grande idée, que Victor Hugo, en son temps, avait reprise, et que les pères fondateurs de l’Europe économique portaient en utopie, comme suite inéluctable à donner aux fondations qu’ils avaient posées : celle d’une Europe politique, des « Etats-Unis d’Europe ».

Cette idée ambitieuse qui se proposait de coordonner certains domaines politiques comme la défense, l’armée, la recherche, l’enseignement, aux mains d’une structure unie par les voix des citoyens européens, devait être l’aboutissement promis par des élargissements successifs que la guerre froide, en divisant les européens, avait quelques peu retardé.

Cette idée a bien failli prendre corps puisque jusqu’au ciment de cet édifice incroyable, la pierre d’achoppement qui lui permettrait de prendre forme, la Constitution Européenne, fruit d’un consensus savant, a été rédigée à cet effet, n’attendant que l’approbation des peuples pour amorcer la réalisation du rêve européen.

Dans quelques années, pourtant, les craintes de beaucoup d’europhiles se confirmeront et nous devrons faire le deuil de cette Europe que tant de grands hommes ont conçue et espérée en vain.

Pourquoi ces craintes ? Qu’est-ce qui rend les prévisions de certains si catégoriques, en laissant croire que, malgré tous ses apprêts, l’Europe ne peut plus devenir ce qu’elle devrait être, et restera éternellement une machinerie bancale, écartelée entre son statut actuel de bureaucratie économique et la promesse d’une puissance politique sans
précédent historique ?

Quel est cet évènement capable d’enrayer son cheminement, en l’empêchant d’aboutir enfin, au terme d’un siècle d’efforts inégaux ?


Première partie : La cause d’un désastre annoncé


Depuis ce jour fatidique du 16 décembre, au terme duquel l’UE a promis à la Turquie qu’elle allait, sauf fâcheux incident, l’intégrer dans une dizaine d’années, l’Europe politique a signé son arrêt de mort en accueillant le pays de trop.

Si les proconsuls européens qui ont scellé cette décision s’époumonent à expliquer à leurs opinions désappointées que tout n’est pas acquis d’avance, et que cette promesse passera à l’épreuve des peuples, peu de gens sont dupes de l’assurance difficilement modérée que ceux-ci ont mise
dans une promesse qui n’aurait pas été faite si elle n’avait pas été motivée par une grande prévoyance dans la parole donnée.

Et puis, dix ans, n’est-ce pas assez pour, au gré de reportages dithyrambiques, publicités idolâtres, articles approbateurs, lobbying acharnés, contrats alléchants... dévier l’opinion dans le sens des décisions prises à sa place dix ans plus tôt ?

Bref, revenons-en au corps du message, en mettant de côté l’amorce d’une critique relative à une décision capitale pour l’Europe : pourquoi diable l’entrée de la Turquie détruirait-elle inéluctablement tout espoir d’une Europe politique forte?

La réponse tient en quelques évidences :

-L’Europe a dores et déjà atteint une importance démographique considérable, actuellement difficile à maîtriser (de l’aveu même des artisans des élargissements successifs).

Le caractère démesuré que représenterait l’entrée de la Turquie, forte de près de 70 millions d’individus; faisant d’elle, à terme, le pays le plus peuplé d’Europe, nécessiterait une refonte de la cave au grenier de la mécanique grinçante de l’Europe, de toute façon indispensable, et déjà planifiée, avec la constitution, pour remédier aux problèmes préexistants à l’Europe des 25. Faudra-t-il tout recommencer une fois entrée la Turquie?

De plus, se pose la question de la viabilité d’une Europe de cette taille-là, celle-ci ne pouvant subsister sans perdre en cohésion, en volonté coordonnée, au risque non seulement de ne plus pouvoir réaliser son ambition politique, en raison de quelques consensus mous et aux dépens d’ inflexions politiques fortes, mais aussi, par voie, de conséquence, de vivoter péniblement dans un contexte international où elle se sera mise hors jeu d’office.

- L’Europe politique ne pourra pas se greffer sur une Europe économique déstabilisée par l’entrée de la Turquie. Ainsi, la Turquie est appelée à se conformer aux normes économiques européennes au prix de grands sacrifices et pour elle, et pour l’Europe, laquelle devra l’accompagner et l’aider financièrement.

Or, actuellement, si la Turquie lutte contre l’inflation et tente de réduire sa dette publique, c’est sous la pression du FMI qui lui a prêté, en échange de ses efforts, 16 milliards de dollars, soit la deuxième plus grosse somme allouée à un pays. Celle-ci a d’ailleurs pu bénéficier d’un retour spectaculaire de la croissance. Pourtant, ces quelques réussites sont largement tributaires des aides extérieures et cachent mal nombre de domaines qui attendent encore pour subir la refonte nécessaire à leur conformation à l’UE.

Notons que la dette publique globale de l’Etat atteint 80 % de son PIB, que le fisc, qui taxe lourdement les contribuables à défaut de mettre la main sur une économie souterraine qui atteindrait 50% du PIB, est en faillite, qu’il y a dores et déjà 30,3% de la population turque, soit 20,7 millions de personnes, qui vivent avec moins de 4 dollars par jour, et qu’enfin l’adaptation au PAC nécessiterait la mise au chômage de près de 5,5 millions de travailleurs agricoles. En conséquence, on assisterait à un exode rural et à des disparités régionales fortement accentuées par la migration de près de 15 millions de personnes sans aucun savoir-faire.

Compte tenu de tous ces facteurs, l’UE a estimé son aide à 0,1 % du PIB européen pour 2025, soit 22,1 à 33,5 milliards d’euros, en remarquant toutefois que ce chiffre pourrait être modifié au regard de l’évolution démographique turque ainsi que de l’adhésion de la Roumanie, la Bulgarie et la Croatie.
Comment tenir le pari du redressement de la dizaine de pays européens issus de l’ex-bloc soviétique, et de la Turquie par la même occasion, grevant le potentiel d’action de l’Union, sans sacrifier aux autres projets européens ?

Comment peut-on mettre en place un chantier qui nécessiterait des assises solides si on les sape par avance en remodelant inconsciemment le paysage européen ?

- La cohésion de l’Europe dépend d’un facteur capital, fruit d’un concept perdurant depuis les premiers accords monétaires : l’idée d’un « noyau dur » moteur de l’Europe. Celui-ci a eu, par le passé, de multiples visages, au gré des circonstances pour lesquelles il se formait. En effet, jusqu’à présent, c’est bien la circonstance qui a motivé les alliances et non le contraire. Pourtant, dire que le « noyau dur » se résume à ce type d’alliance serait totalement erroné, conduisant à sous-évaluaer l’importance qu’elle a eue au cours de chacune des étapes importantes de la construction européenne. Ainsi, le « noyau dur » a concerné plus particulièrement un groupe de pays historiquement rompus à ce genre d’alliances, et dont les efforts de conciliation, s’ils n’étaient pas étrangers à une volonté de pouvoir guidée par des intérêts propres, ont permis des avancées importantes dans les domaines économiques et financiers, avec la mise en place d’une politique monétaire et douanière commune, ainsi que quelques rares progrès, ponctuels, en politique étrangère (bien que l’outil de cohésion ait été absent dans ce domaine-ci, empêchant, par exemple, un consensus autour de la question de l’invasion de l’Irak – problème que la constitution européenne permettrait de régler).

Chacun se souvient, par exemple, des marques répétées d’amitié franco-allemande auxquelles tous les présidents de la Vème République se sont pliés, dans l’optique d’un moteur européen franco-allemand qui deviendrait le gouvernail de l’Europe. Cette idée est aujourd’hui tombée en désuétude à cause de... la perspective de l’entrée de la Turquie dans
l’UE. Ainsi, Jochka Fisher, par exemple, qui en était par le passé l’un des défenseurs les plus acharnés, a depuis publiquement fait volte-face sur le sujet afin qu’elle ne soit pas en inadéquation avec sa position plus qu’enthousiaste concernant l’entrée de la Turquie dans l’UE.

Parce qu’il est évident que le rapport de force qui perdure aujourd’hui est amené, avec l’entrée de la Turquie, à disparaître ou à être remanié autrement (l’avis le plus répandu étant que l’Allemagne songe sérieusement à former, avec la Turquie, un centre de pression fort, rendu possible par la puissance démographique dominante que tous deux représenteraient quelles que soient les alliances formées en vis-à-vis).

Une fois le « noyau dur » éclaté, l’Europe perdra son principal outil de cohésion dans un contexte d’étirement maximal pour lequel il en aura, paradoxalement, plus que jamais besoin.

Voilà, sommairement, à quoi doit s’attendre l’Europe si la promesse faite le 16 décembre se réalise.

Tout ce qui vient d’être dit est pourtant connu, attendu et craint par Bruxelles, ce qui laisse à penser que le choix d’intégrer la Turquie a été fait selon d’autres critères qui sembleraient plus déterminants aux yeux des décideurs.

Quels sont ces critères ? Quelles motivations animent les soutiens européens à l’adhésion?


Publié le : 22-01-2005



Seconde partie :Les fossoyeurs de l’Europe politique



Il y a deux types de soutien à l’adhésion : les exaltés et les pragmatiques. Chacune des deux opinions a deux optiques assez distinctes concernant la question, qui se rejoignent toutefois dans les grandes lignes pour aboutir à un soutien sans faille de l’entrée de la Turquie.

Ainsi, le groupe le plus influent actuellement, celui des pragmatiques, regroupe les décideurs européens comme Chirac, et les différents leviers de Bruxelles, tels Prodi et Barosso.

Leur but, en défendant l’adhésion, est tout d’abord d’intégrer un pays à fort potentiel humain, une idée résumée par Günter Verheugen, vice-président de la Commission, qui voit dans l’immigration turque « la relève démographique de l’Europe ».

Cet argument séduit les groupes industriels et financiers européens, expliquant le lobbying forcené des milieux financiers, et du MEDEF en particulier, qui ne ménage pas ses efforts pour promouvoir une adhésion qui assurerait une main d’oeuvre pour délocalisations, ainsi que des contrats plus qu’intéressants, largement favorisés par les vagues de privatisation actuelles au sein d’une économie en terre brûlée bouleversée par la chute des gros groupes proches du pouvoir au profit de petites PME, lors de la dernière crise.

C’est dans ce contexte de friche du marché que, ces dernières années, de grands groupes comme Danone ou Carrefour se sont implantés là-bas,s’octroyant des domaines jusqu’alors verrouillés.

En dehors des atouts économiques, Bruxelles entrevoit la possibilité d’amener dans son giron un allié authentique des Etats-Unis, qui lui a plus d’une fois servi de poste avancé, faisant de lui un membre de longue date de l’OTAN. Cette acquisition permettrait à l’Europe d’avoir un oeil sur le Moyen-Orient, parvenant par là même à cultiver une influence facilitée par sa présence territoriale dans la région, quitte à se brûler les doigts en les approchant trop d’un brasier qui dépasse pour l’heure sa capacité d’intervention, d’interposition ou d’ingérence.

Cette idée d’une jetée vers le non occident a cela de séduisant qu’il donne une mission civilisatrice à l’Europe, que ce soit aussi bien envers la Turquie qu’envers l’autre monde, le monde islamique, comme se le représente l’intelligentsia au pouvoir, selon l’idée éculée d’un choc des civilisations qu’il faut à tout prix éviter.

Ce malheureux raccourci, qui résulte d’une méconnaissance du Moyen-Orient et de ses différentes composantes, est l’idée force des partisans de l’adhésion, le clan des exaltés, qui a bâti toute une réflexion autour de cette vision biaisée du contexte géopolitique. Ainsi, cela fait encore quelques jours, le député UMP Pierre Lellouche clamait, dans les colonnes de L’Actualité juive, la nécessité de faire entrer la Turquie dans l’Europe parce qu’elle était un pays musulman.

Cette considération ramène non pas à l’intérêt que représenterait l’entrée de la Turquie pour l’Europe, mais à celui qu’aurait le beau geste consistant à le faire entrer. Autrement dit, ce ne sont pas des critères précis directement imputables à un pays, permettant ainsi d’expliquer rationnellement le pourquoi de son entrée qui servent d’arguments, mais c’est la symbolique qui s’y rapporte : démontrer aux autres pays musulmans que la civilisation européenne est amie des autres civilisations. Cette vision aussi inconsciente qu’ignorante des subtilités géopolitiques au profit d’un orientalisme béat est partagée par nombre de députés de gauche, comme Cohn-Bendit ou Rocard, qui y ajoutent une touche de volontarisme humaniste, donnant à l’Europe une mission civilisatrice, un rôle de catalyseur de la démocratisation de la Turquie, dans le but non seulement de faire de celle-ci, à terme, un exemple pour les autres pays musulmans, mais aussi de les encourager à suivre le modèle turc et à se conformer aux canons de la démocratie occidentale.

Malheureusement, ce n’est pas le bien de l’Europe qu’on veut là, mais celui de la Turquie, et, de façon plus hasardeuse, des autres pays musulmans du Moyen-orient.

Ainsi, comme l’a résumé Michel Rocard dans une émission télévisée, il y a quelques mois : l’Europe politique est dores et déjà morte, et c’est en partant de cette conviction qu’il ajoute, en substance, que c’est la raison même du manque de scrupule que devrait avoir l’Europe à se risquer à démocratiser la Turquie.

L’ironie de cette phrase, qui souligne l’inadéquation entre le voeu d’une Europe politique, souhaitée par un Valéry Giscard d’Estaing ou par un Badinter, et celui d’une entrée de la Turquie dans l’Europe, défendue par un Michel Rocard ou un Cohn-Bendit, met en exergue un paradoxe qui est en passe de devenir réalité : le premier et dernier acte politique de l’Europe sera de démocratiser la Turquie en la faisant entrer dans l’Europe, puisque, tel un ultime chant des cygnes de l’Europe politique, ce geste scellera à jamais la mort de l’idée d’une destinée politique européenne commune.


[publié sur www.yevrobatsi.org les 14/01/05 et 22/01/05]

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