La vie reelle
24 Avril, profession de foi de génocidés ?
L'ultime paradoxe de la victime est de vouloir le rester.
Une perversion encouragée par l'importance que lui donnent les sociétés occidentales - à raison, mais exagérément - en l'érigeant au rang d'intouchable relique du mal, d'après un présupposé
simple (mais qui fait "foi"): le témoin absolu du crime, par ses stigmates, devient lui-même le crime auquel on l'identifie - et auquel il s'identifie par conséquence.
Dès lors, on ne dit plus "génocide des arméniens", mais "génocide arménien" (simple erreur de sémantique?). Un impératif de propriété du drame, découlant du sentiment qu'ont les arméniens d'un
crime qui "leur" appartiendrait, serait à eux, serait "arméniens" (et non "contre les arméniens").
Se pressentant les obligés d'un crime dont ils se sentent tributaires, les arméniens ne pensent alors plus seulement à se souvenir, mais à s'approprier, à porter, à se saisir d'un fardeau qui,
une fois sur leurs épaules, n'est plus sur celui de ceux qui en sont coupables, désaisissant ainsi les assassins de leur crime.
En tant qu'obligés, les victimes croient devoir prouver éternellement qu'il a eu lieu. Exhibant continuellement ses/leurs stigmates (expos, conférences, argumentaires), ils s'abaissent à répondre
encore et encore au bourreau qui leur dit: "prouve-le".
Pire: ils en font le (seul!) fondement de leur "qualité" d'arméniens, se privant du même coup du reste (la langue, la culture, etc.): se déniant ainsi, et parachevant du même coup le crime: en
s'effaçant pour ne faire corps qu'avec lui... dont n'était-ce pas justement le but???
Etre arménien équivaut alors à être un génocide. D'aucuns, ainsi, me disent qu'ils sont arméniens le 24 avril, que leur devoir d'arménien c'est le 24 avril. D'autre ne le disent pas, mais le
ressentent ainsi. Dont acte.
Le génocide devient dès lors un négationnisme du soi dans l'esprit de ceux qui s'en contentent.
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Un passage de l'Espèce humaine" de Robert Antelme:
" À peine commencions-nous à raconter, que nous suffoquions. À nous-mêmes, ce que nous avions à dire commençait alors à nous paraître inimaginable.
Cette disproportion entre l'expérience que nous avions vécue et le récit qu'il était possible d'en faire ne fit que se confirmer par la suite."
Les atrocités subies au cours du génocide arménien étaient impossibles à dire.
Les morts de peuvent plus parler et ce sont eux qui auraient pu peut-être
dire ce qu'ils ont vécu. Le même phénomène s'est passé pour les chambres à gaz, il était impossible d'en parler, c'est pourquoi certains disent: ce n'est pas vrai,
cela n'a pas existé, sinon ça se dirait comme n'importe quoi d'autre.
Mais justement, c'est pas n'importe quoi d'autre. L'un des plus terribles
événements dans l'antiquité a été la peste d'Athènes. Platon en été témoin.
Or, il n'en parle pas du tout.