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Samedi 24 février 2007

Istanbul, 19 janvier 2007: Le jeune homme, un bonnet blanc vissé sur le front, déboucha au coin de la rue. Il attendait depuis quelques heures déjà, le portrait de sa cible en tête, perdu dans une ville qu’il ne connaissait pas, lui, le gamin paumé de Trabzon.

Après avoir risqué un bref coup d’œil devant lui, il dû reprendre son souffle, lever la tête, crisper sa main sur le canon de l’arme qu’on lui avait donné, et se jeter vers l’homme qui lui tournait le dos. Trois balles à bout portant. Une pour le cœur, une pour la gorge. Pour qu’il ne (se) batte plus, pour qu’il se taise… Pour qu’il arrête. Une pour la tête. De dos...

 

 

On ne tue pas un homme qui se bat. On l’abat, tout au plus.

Sur un trottoir, face contre terre.

« Tu as perdu ceux que tu aimais : tes enfants, tes petits-enfants. Tu as perdu ceux qui sont venus pour t’éliminer, tu as perdu mon étreinte… Mais tu n’as pas perdu ton pays »

Rakel était en larmes. Face à elle, une foule innombrable l’écoutait dire son homme, son mari, le père de ses enfants, son frère, la « moitié de mon âme » perdu. Une foule qui SAVAIT enfin et qui ne pourrait plus dire « on n’a pas vu mourir l’Arménien ! », une foule qui avait à l’esprit la mort en état de cause, en signification !

Un arménien était mort ; et son tueur avait rappelé aux médias mortifères qu’il était mort parce qu’il était ARMENIEN. Un mot…. Hier, une insulte ! Mais qui, aujourd’hui, revenait comme un drap blanc qui claque, maculé d’un sang qu’on ne voulait pas voir et que le vent soulève.

Non, Rakel, il n’avait effectivement pas perdu son pays : son pays[1] l’avait perdu. En faisant de lui un homme en sursis selon les lois en vigueur[2], son pays en avait fait un « traître »[3].

Mais il n’avait pas perdu son pays : sa Turquie à lui était là, dans la foule innombrable qui criait son nom et suivait son cercueil vers son dernier combat. Son pays, là, à cet instant-là, il l’avait au contraire gagné contre sa vie.

 

                                               Qui était Hrant Dink ?

Pour nous, arméniens de diaspora, il n’était pas grand-chose. Je le dis de façon à ce, qu’une bonne fois pour toute, on sache que nous n’avons aujourd’hui aucun droit de le récupérer pour nous et de se sentir dépossédé. Il n’était d’ailleurs pas arménien de diaspora.

Lui, habitait encore son pays. Parlait, pensait, écrivait sa langue. Lui, faisait partie d’un monde où le génocide ne s’était pas achevé, où on vivait encore par-delà le drame, où ce fatalisme propre à la diaspora était banni, redouté, condamné. Lui, combattait le génocide de l’intérieur. Lui, ne « mendiait pas »[4] pour qu’on LE reconnaisse. Et ne s’abaissait pas à répondre au bourreau qui lui disait : « Prouve-le »[5]. Lui, n’avait pas abdiqué face au drame ; car, contrairement à nous, il n’avait pas échoué à circonscrire le génocide[6]… Il était, par sa personne même, le symbole vivant que le génocide arménien ne s’était pas achevé : et il le prouvait chaque jour en criant sur tous les toits turcs qu’il était arménien[7]. Qu’il était le dernier intellectuel arménien de Bolis. Celui qui avait échappé à la rafle du 24 avril 1915[8].

Aujourd’hui, d’autres ont abdiqué  pour lui en le tuant, et en achevant ainsi le génocide arménien. En faisant de lui la dernière victime du génocide arménien. La dernière victime d’une chose qui, par son achèvement même à la face des Turcs, va créer l’électrochoc nécessaire à leur prise de conscience d’un drame auquel ils sont tous mêlés (avec nous). Orhan Pamuk ne dit-il pas : "Nous sommes tous responsables de sa mort d'une certaine façon" ?

Alors, qui était Dink ? Il était l’Arménien des Turcs. Dans le sens noble du terme.

Dink était celui qui leur prouverait sans leur dire qu’il y avait un jour eu un peuple là où ils étaient, et que ce peuple était encore là, dans une infime part, prêt à revivre dans son pays à leurs côtés. Dink était l’arménien des Orhan Pamuk, des Elif Shafak, des accusés de l’article 301 : c’est à eux qu’il appartenait, eux qui en étaient dépossédés aujourd’hui, et qui allaient continuer son combat. Tous ces Dink en devenir. Condamnés par la même loi et par la même menace[9].

Aujourd’hui, parce qu’il y a eu Dink, la Turquie est divisée en deux : ceux qui disent enfin « nous sommes tous responsables », et ceux qui disent toujours « nous sommes tous victimes ». Les uns sont descendus dans la rue et ont fait trembler les fondations pourries d’un Etat bâti sur un monceau de cadavres, faisant de leur geste un nouvel acte d’identité pour la Turquie , une nouvelle base pour un nouvel Etat (voulu par Dink). Les autres ont dit que « la volonté du tueur était de faire du mal à la Turquie»[10], oubliant sciemment (encore une fois) que le fait que l’assassin ait tué en pensant faire du BIEN à la Turquie était une réalité, et qu’il était du rôle de la Turquie de se demander pourquoi cette personne avait pensé de cette façon-là et qui lui avait mis ça dans la tête…

Deux pulsions contradictoires avaient fait sortir les uns dans la rue pour exiger un autre pays, et recroqueviller les autres dans leurs vieux faux acquis ; ces derniers reprenaient d’ailleurs le mot (très galvaudé) de « traître » pour nommer l’assassin, étant les mêmes qui, cela fait quelques mois, utilisaient le même terme pour désigner Dink[11].

                                                          Et nous…

Nous, à qui Dink n’appartenait pas, qu’avons-nous à faire ?

Notre seul rôle, aujourd’hui, est de crier qu’il est mort parce qu’il était arménien, et de le crier le plus fort possible pour que les Turcs l’entendent et "sachent".

Nous devons continuer notre combat aussi, sans fléchir. Parce qu’il est différent de celui de Dink, certes, mais la seule différence - fondamentale - réside dans le fait que nous avons perdu, et que notre fatalisme face au drame nous oblige à le faire reconnaître par tous pour ne pas qu’il s’oublie, jusqu’à ce que la Turquie prenne le drame sur elle.

Aussi, il y a autre chose que nous pouvons faire : sortir de notre condition de victime. Ce sera difficile, contre nature, carrément impossible, mais il faudra qu’on arrive un jour à nous dire que la perte de notre arménité n’est pas irrémédiable, qu’il ne tient qu’à nous de la reprendre en main. Qu’on se rende responsable de notre survie en même tant que de notre perte : pour que notre condition échappe à la volonté du bourreau.

Comme le disait Dink, il faudra qu’on survive[12].

Car, le jour où Dink aura réussit son combat, le jour où la Turquie sera devenu un autre pays, il faudra que nous soyons prêts à faire quelques chose dont on n’est pas capable, et qui d’ailleurs est impossible pour nous aujourd’hui (et pour cause) : nous réconcilier. 

Ce jour-là, nous aurons eu le droit de revenir chez nous[13], nous aurons repris notre destin d’Arméniens en main et l’auront renversé, nous aurons non seulement une langue, une culture, une pensée, mais elle revivra à travers nous au lieu de dépérir aux mains des assassins qui l’ont figée.

Ce jour-là, nous serons en paix avec nous-mêmes. Donc nous serons en paix avec les autres. Comme Dink était le dernier à l’être encore. Là-bas.

 

 

publié dans Haïastan de janvier-février 2007


 


[1] « Ce pays où je ne peux plus demeurer, où on ne veut pas de moi » (citation d’une interview de Dink à l’Associated Press).

[2] L’article 301 du code pénal turc l’avait condamné à six mois de prison avec sursis pour « insulte à l’identité turque » et d’autres procès étaient encore en cours en vue de commuer la peine en emprisonnement ferme.

[3] « Côtoyer les gens que l’on injurie, que l’on méprise serait lâche ; en tout cas totalement opposé à ma conception de l’honneur » (citation de Dink tiré de son dernier article).

[4] Citation d’une interview de 2005 accordée au quotidien gratuit 20 minutes.

[5] Il disait d’ailleurs dans la même interview à 20 minutes : « Si la Turquie reconnaît le génocide, qu’est-ce que cela signifiera ? Que le génocide va devenir une réalité ? Ce qui s’est passé s’est passé et cette réalité, en tant qu’arménien, je le porte sur mes épaules jusqu’à la fin de ma vie ».

Pour disséquer la mentalité diasporique face au drame et le paradoxe du témoignage, lire « La perversion historiographique. Une réflexion arménienne » du philosophe Marc Nichanian qui explique que « L’autorité du témoin réside dans sa capacité de parler uniquement au nom d’une incapacité de dire... » (G. Agamben (in Ce qui reste d’Auschwitz).

[6] « Je tentais d’autre part de parler de ceux qui sont restés, des survivants plutôt que de sacrifier à la commune habitude de ne parler des Arméniens qu’au travers de leur mort » (dit-il dans son dernier texte, paru dans Agos le 10 janvier 2007).

[7] Qui, en diaspora, aurait pu dire sans rougir : « je suis Arménien et citoyen de France et non Français » ? Lui, dans un pays où ce genre de déclarations est autrement risqué, disait : « Je ne suis pas Turc, mais citoyen de Turquie  et Arménien » (déclaration pour laquelle il était jugé à Urfa, ville où il l’avait faite en 2002).

[8] Le 24 avril 1915, à Constantinople (actuelle Istanbul), et dans les autres grandes villes, 762 intellectuels étaient simultanément arrêtés par les autorités turques, décapitant ainsi la communauté arménienne avant de la dépecer méthodiquement dans les mois qui suivirent.

[9] « Orhan Pamuk, soit perspicace, sois intelligent » a crié Yasin hayal, le commanditaire connu de l’assassinat de Dink, à l’entrée du tribunal d’Istanbul le 24 janvier 2007, menaçant le prix Nobel de littérature d’être le prochain sur la liste.

[10] Que ce soit le premier ministre Erdogan, celui des affaires étrangères Gül ou Mehmet Ali Birant, l’éditorialiste vedette de Hürriyet (ce dernier s’étant rattrapé par la suite en reprenant le slogan de l’autre partie des turcs)

[11] Le nouvel Etat voulu par les uns est d’ailleurs un Etat où on ne dirait plus de qui que ce soit qu’il est un « traître », ou un « ennemi » de la nation.

[12] Il disait par ailleurs qu’il y avait aujourd’hui une Arménie (pas la même, certes), et qu’une partie du combat à mener se trouvait aussi là-bas (cf. l’article « Voilà l’arménien »).

[13] « Nous gardons un œil sur ces terres » avait dit Dink.

par Dartag publié dans : Cause arménienne
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Samedi 24 février 2007

Hrant Dink, fils aîné de Gülvart[1] et Serkis Dink, surnommé Hashim le tailleur, est né à Malatya, en plein cœur du plateau anatolien, dans le quartier alevi de Cavusoglu.

A l’âge de 7 ans, le petit Hrant et ses deux jeunes frères, livrés à eux-mêmes suite à la séparation de leurs parents, quittent Malatya pour Istanbul. Les trois frères vont errer pendant trois jours dans la ville, avant d’être retrouvés et placés dans l’orphelinat arménien du quartier de Gedikpacha. Hrant y restera pendant dix ans et y rencontrera sa femme, Rakel, une arménienne kurdisée suite au génocide de 1915, à qui il apprendra l’arménien et le turc.

Nous sommes à l’époque difficile des attentas de l’ASALA[2], et le jeune Hrant, après des études universitaires de biologie et de philosophie, milite alors brièvement au parti communiste, alors interdit.

 

Il est d’ailleurs arrêté et torturé après le coup d’Etat du 12 septembre 1980[3], suite à un faisceau ténu de suspicions : un voyage à Beyrouth (alors fief de l’ASALA) de son frère, le mot "ermeni" inscrit sur sa carte d’identité, ses sympathies "gauchistes"… A partir de cette époque-là, il sera arrêté et interrogé à plusieurs reprises, son nom étant connu et fiché par les services de renseignement turcs. 

 

Avec sa femme, Dink s’occupe alors d’une école arménienne pour orphelins qui sera confisquée par l’Etat turc : cet évènement sera sa première expérience majeure en tant qu’arménien, marquant du même coup sa prise de conscience politique en tant que minoritaire dans un pays qui se dit homogène. Pendant son service militaire à l’infanterie de Denizli, Hrant tentera d’accéder, comme tous ces camarades, au grade de sergent : mais, malgré sa réussite à toutes les épreuves, le mot "ermeni" l’empêchera d’être considéré autrement que comme un sous-citoyen.

 

Puis vient la question kurde, une période sombre où « les arméniens de Turquie vivent dans la crainte, terrés chez eux ». Le terme arménien est alors une insulte, une ministre traitant par exemple le chef du PKK[4] de « sperme d’arménien ». Dans ces périodes troublées, Dink va développer une réflexion de conciliation visant à désenclaver les arméniens et ouvrir la société turque à ses minorités, qu’elles soient arménienne, kurde, alévie…

Un cheminement intellectuel qui aboutira à la création du quotidien AGOS, publié en turc et en arménien et distribué à terme à 6000 exemplaires. La tête de pont d’un combat, qui sera présente lorsque les intellectuels turcs commenceront à s’ouvrir à la question arménienne, et dont le but avoué est d’accompagner le travail de démocratisation de la société civile et politique turque.

Son combat culminera en septembre 2005, pendant la fameuse conférence universitaire d’Istanbul consacrée aux arméniens où la question du génocide est abordée sans tabous.

 

Sa mort, le 19 janvier 2007, n’est que l’aboutissement d’une vie vrillée en plein cœur d’un pays : La Turquie. Et qu’on a tenté –une dernière fois- d’extraire.



[1] "Gül" et "Vart" veulent dire tous les deux "rose". L’un est en turc, l’autre est en arménien.

[2] ASALA (armée secrète arménienne de libération de l’Arménie) : groupuscule terroriste qui a frappé, dans les années 70-80, les intérêts turcs à l’étranger en assassinant notamment certains de leurs représentants

[3] En référence au putch militaire en Turquie qui met un terme à une période d’instabilité politique et aux espoirs d’alternance démocratique de la gauche turque

[4] PKK : groupe terroriste indépendantiste kurde

par Dartag publié dans : Cause arménienne
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Mercredi 7 février 2007

 

Luz Casal se tient avec emphase dans le halo de lumière dessiné autour du pied de son micro muet. Elle a les cheveux longs moulés dans les épaules, sur lesquelles glisse un châle vaporeux à poils turquoises. Elle chante sitôt son corps posé sur la scène, dans le geste de ses bras nus remontés sur ses hanches, glissant dans ses reins, se suspendant au-dessus de sa tête ; ponctuation physique d’une voix qui se creuse dans des accents profonds qui s’allongent, glissant à côté des notes une phrase décalée de sa partition, comme pour signifier la préséance de sa voix sur les sons. Elle retient une grâce peu commune entre ses dents, une grâce qui se laisse dévisager les yeux fermés.

Moi qui ne connais pas la plupart des paroles ; mais les comprends souvent, j’ai eu un « Un ano di amor »définitif ; et j’ai pleuré.

Ce soir-là, grâce à Luz Casal, j’ai détrempé mon corps transi des métastases de ma séparation. Et, dans la gorge de ma chanteuse préférée… Je me suis séché.

par Dartag publié dans : Musique
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Vendredi 2 février 2007

 

 

 

 

La salle de cinéma est une fenêtre palliative sur le monde.

On y entre pour sortir de l’extérieur, et, une fois toute lumière bue par l’écran, on est déjà beaucoup trop loin pour être rattrapé par la réalité (à moins que le film ne nous y oblige).

La force des salles obscures est telle que le fauteuil à clapet est au cinéphile ce qu’un lit grinçant d’hôtel peut être aux amoureux : dans les deux cas, leurs équivalents domestiques (le divan et le lit conjugal) sont voué à demeurer à jamais, et cela malgré tous leurs efforts d’ergonomie ou de sophistication, comme des traîtres plus ou moins vendus à la réalité d’un monde dont ils sont (et dont nous sommes) les objets.

Le temps de quelques heures, assis sur ces fauteuils, nous nous rendons à la "vie des autres" ; tels des agents de la Stasi mis à notre propre compte émotionnel. Etant les spectateurs privilégiés d’un (autre) monde qu’on nous donne à voir. Un monde privé dont nous sommes le "public" (comme se définit lui-même l’agent Wiesler), les acteurs par procuration ; nous substituant dans l’écran qu’on regarde.

Pensant traquer des milieux parallèles crées par des artistes qui subvertissent son pays, l’agent Wiesler se prend petit à petit au jeu d’une autre vie, lui aussi.

Sa position de force, acquise au début par la conviction du réel, devient un leurre au fur et à mesure qu’il plonge dans le film de la vie des autres et s’identifie à eux (s’enthousiasmant d’une autre réussite que la sienne, par exemple).

Plus qu'une faiblesse, cette situation est l'aveu de tout spectateur qui se rend à l'œuvre qu'il regarde: un sentiment...  Ressentit aussi bien par l'agent Wiesler que par moi devant "La vie des autres".

 

par Dartag publié dans : Cinéma
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Vendredi 26 janvier 2007

 

 

 

 

 

Dans un monde de victimes, le bourreau est roi. Nous nous sommes faits les observateurs impuissants des limites que nous nous étions fixés, démontrant ce pourquoi notre combat présent doit se poursuivre au-delà de la reconnaissance pour ne pas s’emmurer dans ses propres limites…Voilà le triste constat qui découle de ces derniers mois relatés ici sous forme de saillie ironique.

 

 

« Qu’est-ce que ça fait de ne plus être une victime ? »

Ce fut là la drôle de question un brin déroutante qui me vint instinctivement à l’esprit une fois débarrassé d’une amie française qui venait de me reprocher avec une véhémence rare l’entrain que j’avais mis à voir concrétisée la loi sur le négationnisme du génocide arménien. Cela faisait quelques jours que la loi était passée à l’assemblée nationale, et la joie que cette nouvelle m’avait procuré se dissipa soudainement à cet instant-là, me laissant le goût amer d’un petit quelques chose que je n’étais plus à présent, un petit quelques chose qui faisait partie de l’arménien que j’étais, qui m’avait fait me sentir un être différent des autres parce que porteur d’une condition – celle de victime – et d’une cause – celle de la reconnaissance de ma condition… Et qui laissait un énorme vide, à présent.

Moi qui avais toujours espéré que cette condition se décollerait de moi, et qui l’avais toujours refoulé, raillant la prostration de mémoire comme seul horizon de principe que s’infligent les arméniens de France depuis tant d’années… La communauté avait tout de même réussit à me rendre malade, moi aussi… J’avais été une victime ! Et je ne m’en rendais compte que maintenant, alors que je l’étais de moins en moins pour les autres.

 

Depuis quelques jours, en effet, les journalistes et les responsables politiques de haut rang s’étaient ligués dans les médias pour ne véhiculer qu’une seule pensée : « cette loi n’était pas une chose à faire… Les arméniens sont allés trop loinOn a embarrassé les turcs… ». On avait d’abord entendu, dans un rare consensus, les médias qui, la veille encore, égrenaient à coup de photos de crânes fracassés et de chiffres de morts les torts de l’Etat génocidaire s’opposer à la loi frontalement et sans concessions possibles. Comme si on les attaquait personnellement, comme s’ils défendaient un intérêt quelconque, un droit fondamental, comme s’ils n’avaient pas assez confiance en leurs convictions historiques et se demandaient avec effroi si – au cas où, hein ?- le jour où ils nieraient le génocide on les ferait payer devant un tribunal !

« Le Monde » se fendant d’un édito à charge, « Le Nouvel Obs » interviewant sans mise en garde préalable des historiens négationnistes (si, si, ça va ensemble) sur la question du génocide, « Euronews » berçant le désarroi de tout un pays blessé par la France, le Courrier International publiant les journaux turcs jusque dans sa chronique hebdo, avec, en marge de l’article mis en ligne, le lien internet du site Tête de turc, « le site des Amis de la Turquie, qui consacre de nombreuses pages aux « mensonges arméniens » » (alors qu’il est référencé comme site négationniste par Yahoo !) en vis-à-vis d’Imprescriptible, le site de référence consacré « au génocide et à sa négation ». Les deux sur le même plan ; par équité, objectivité, respect des parties en cause, etc.

On invoquait le nombre réduit des députés présents lors du vote – 1/5 du maximum autorisé- histoire de faire oublier que l’écrasante majorité avait voté pour. Et en omettant de dire que les niches parlementaires parvenaient rarement à en réunir autant.

On expliquait que le président avait essayé de réparer les dégâts, qu’il n’y avait rien à craindre, que les députés en cause étaient des vendus du lobby communautaire arménien, qu’ils n’avaient pas voté par conviction (réduisant le vote à un acte mesquin et sans intérêt républicain)…

Moi, la seule chose qui m’occupa vraiment par la suite fut la prise de conscience horrifiée que la grosse boîte du Pandore turc venait d’être ouverte par les médias français : les négationnistes, piqués au vif et blessés au plus profond de leur liberté chérie de nier avaient été invités à sortir du bois, à s’instituer victimes et à faire étalage de leur savoir-faire. Pour défendre la libre circulation des mauvaises pensées.

Nous qui, hier encore, aurions sauté sur les occasions de dénoncer chaque collusion entre un média et des négationnistes avions été tout d’abord débordés, puis désemparés, et enfin désarmés… Pire : dans le brouhaha des médias, notre voix ne portait plus du tout ! Nous étions victimes d’une extinction de voix consécutive à la gueule de bois contractée au lendemain du 12 octobre.

On n’avait plus à prendre soin de nous, à nous ménager. Nous ne méritions plus les égards dus à un peuple frappé d’injustice, parce que l’injustice avait été largement effacée ; tant et si bien que la mesure nécessaire au rendu de la justice avait été outrepassée. Du statut de victime, j’étais passé à celui d’agresseur. Un agresseur de mémoire qui obligeait, sous peine de séquestration et de prélèvement d’argent, à des gens qui ne m’avaient rien demandé, de ne pas penser à haute voix qu’il n’y avait pas de génocide, selon l’idée sacrée que la liberté fondamentale consistant à avoir le droit de mal penser était entamée, imputant l’Etat de droit par la même occasion.

Je me suis alors sentit coupable. Oui, coupable ! D’obliger des gens à ne pas dire le contraire de ce qui s’était passé. Non parce que ça m’aurait fait du mal, mais parce que ça leur faisait du mal.

Je ne suis plus une victime, donc. Ma communauté est arrivée au bout de son chemin. Dans quelques années, elle n’aura peut-être plus de combat à mener, puisque le sénat aura validé la loi. Et après ? Le vide, la culpabilité, la honte d’avoir abusé de la situation pour parvenir à ses fins en dépit du « bon sens commun » consistant à dire qu’il fallait tenir compte de la susceptibilité des autres, des tracas qu’on leur occasionnait, etc. Quel égoïste ai-je été, moi, l’arménien ! Moi qui n’ai pas pensé, dans le souci buté de me rendre justice, que ça aurait pu blesser le turc d’aujourd’hui (= innocent), gêné le français qui ne demandait rien, embarrassé une Europe soucieuse d’entente mutuelle, de relation durable, d’Amitié Eternelle…

 

Et pourquoi ça ? Parce que je ne me considérais que comme victime.

[publié par Haïastan déc-jan]

 

par Dartag publié dans : Cause arménienne
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Vendredi 26 janvier 2007

La question de l’Histoire posée dans le cadre de l’actualité arménienne est d’autant plus prégnante que l’Histoire en elle-même n’est plus enseignée dans les écoles, ateliers et groupes culturels arméniens d’aujourd’hui. Au-delà du "folklore" et de 1915, et dans un contexte culturel pauvre, le jeune arménien n’a plus de repères clairs où asseoir son identité personnelle, s’en tenant souvent à un stéréotype de groupe censé lui indiquer ce que signifie être arménien. Dans quelle mesure l’apprentissage d’une identité s’assujettit-il dans le cadre d’un tout intemporel, d’un cheminement collectif qui se doit d’être su, et partagé ? En quoi un arménien s’empêche-t-il de tourner à vide lorsqu’il prend en compte, en toute singularité, ce qui a déjà été ? Autant de questions qui ramènent à une seule réplique : Et si les arméniens n’avaient plus d’Histoire ?

 

La culture en tant qu’incidence de l’Histoire

Et si…

Une histoire est un évènement qu’on se raconte. Une Histoire, de même, est un évènement qu’on se raconte; sauf que cet évènement a déjà eu lieu et a, par conséquence, eu une incidence sur la suite. Les peuples sont faits par l’Histoire. Ils ne tiennent même que par ça. Sinon, pourquoi la propagande, la négation, les légendes, les mythologies, et autres dérivatifs plus ou moins toxiques ou salvateurs destinés à manipuler l’Histoire ont-ils, de tous temps, été crées par les Hommes comme instruments de pouvoir sur le présent ?

Au-delà de l’Histoire, il y a la culture. Culture  : le mot est lancé. Voici donc le terme exact donné à cette "incidence" qu’a l’Histoire sur les personnes et dont les déclinaisons multiples (qu’elles soient sur le plan artistique, spirituel, intellectuel, etc.) sont les carburants d’un peuple, assurant son progrès de façon quasi irrémédiable. Car quel pouvoir est assez conséquent pour réduire à néant un peuple en pleine possession de ses moyens culturels ? Le pouvoir même d’anéantissement physique total n’est encore jamais parvenu à effacer les traces de peuples aussi menacés que les aborigènes ou les indiens d’Amérique !

En effet, s’il y a une seule chose au monde capable d’anéantir un peuple, elle ne passe pas par le corps, mais par l’esprit.

Tuez un arménien, et sa culture perdurera. Tuez sa culture, et l’arménien ne perdurera pas. Il ne mourra pas, certes ; mais il ne sera plus vivant en tant qu’arménien. Triste mais implacable constat…

 

Comment meurent les peuples…

Des langues se taisent chaque jour dans le monde, taisant les cultures qu’elles exprimaient et emportant les peuples par la même occasion, pour ne laisser qu’un individu dénué de toute identité ou, dans le meilleur des cas, perdu dans une identité majoritaire qu’il a fait sienne : ce processus est à l’origine du monde d’aujourd’hui (que certains aiment à nommer "individualiste") ; un monde d’individus qui perdent petit à petit leur dénominateur commun, leur matrice collective. « Il y a de plus en plus d’étrangers dans le monde » disait avec raison Desproges.

On aurait tendance à croire que ces choses-là ne frappent que les petits peuples en manque de rejetons : mais, encore une fois, cela n’a rien à voir avec une loi "physique" !

Sont-ce les barbares qui ont tué Rome ? Le déclin de l’empire romain a suivit un mécanisme bien plus complexe et bien plus antérieur, largement étudié et disséqué, qui démontre que les invasions barbares n’étaient que l’élément déclencheur, l’ultime coup de pouce donné à un immense château de cartes déjà bien entamé par le délitement culturel (dont une des étapes les plus importantes fut la propagation d’une religion étrangère, le christianisme, au détriment du rite polythéiste qui avait jusqu’alors été un générateur central de la culture romaine).

Demain, peut-être – du moins selon certains historiens déclinologues- l’empire américain subira un schéma similaire… Qui sait ?

Reste qu’il est du devoir d’un peuple de se préserver, sa culture chevillée au corps. Ou plutôt le corps chevillé à sa culture.

Qu’est-ce qu’un peuple sans Histoire ? 

C’est un peuple sans culture.

Prenons deux exemples très proches géographiquement, et pourtant très éloigné du point de vue qui nous intéresse ici : La Turquie et l’Iran.

L’Iran est l’émanation d’un peuple détenteur d’une culture millénaire enracinée dans le pays physique et indépendante de tout « artifice » nationaliste ou religieux. Le peuple iranien a une culture séculaire qui n’a pour base ni une religion, ni l’idée de nation. Il a d’ailleurs un passé religieux panthéiste et un pays multiculturel. Il en ressort une identité originale, propre au seul peuple iranien. Qui, tout en étant un sentiment d’appartenance inaliénable, n’a pas besoin, pour survivre, de rogner les autres identités. Puisqu’il n’a besoin ni d’une adhésion territoriale, ni d’une adhésion spirituelle des autres pour subsister. D’où une tolérance aux autres qui ne sont par conséquence pas perçu comme des menaces.

Le peuple turc, lui n’a pas d’Histoire. L’empire ottoman n’a laissé que peu de place en tant que culture spécifiquement turque, vite balayée par le kémalisme, et l’Histoire turque ne se résume dorénavant plus qu’au sentiment national et à un compteur qui pointe obstinément sur 1923 : voilà l’exemple type d’un peuple moderne obligé d’anéantir tout autre peuple présent dans son espace vital, afin de permettre cette forme bâtarde de culture qu’est la sienne et qui pourrait se résumer à la notion de "sentiment national".

En gros et pour finir cette rapide comparaison, si tous les iraniens et les turcs en venaient à mourir d’un jour à l’autre, resterait-il plus de trace turque ou iranienne ? Iranienne, assurément.

La culture peut survivre à son peuple. Et la ressusciter. Car il suffirait alors ne serait-ce que d’une seule personne de bonne volonté pour que celle-ci régénère.

À nous…  

C’est pourquoi, dans le contexte de survie dans lequel nous vivons depuis 90 ans, nous nous devons de porter une attention particulière à notre Histoire, et, par extension, à notre culture, sous peine de tuer notre peuple. Car il ne suffit plus pour nous de survivre, mais de nous faire survivre. Au-delà de nous.

[publié par Haïastan déc-jan]

 

par Dartag publié dans : Cause arménienne
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Vendredi 26 janvier 2007

Son dernier livre, Neige, lui avait valu de nombreux prix littéraires en France et en Europe. Depuis, il a défrayé la chronique en levant le tabou du génocide arménien en Turquie et en plaidant la cause kurde… Avant de devenir le premier auteur turc prix Nobel de littérature.

Nous avons tenu à lui rendre hommage de la façon la plus juste possible : en critiquant son dernier chef d’œuvre. Une critique sous un angle résolument subjectif…

 

 

 

 

 

 

17 janvier 2006 : J’achève la lecture du livre d’Orhan Pamuk, et il se met à neiger.

Si, comme l’a écrit le poète de l’histoire, Kars est le bout du monde, le monde, lui, est un bout de Kars – me dit la neige.

Sa lecture me fut laborieuse. L’écriture de la traduction française, pesante, dont la seule unité artistique réside dans son manque de style, laisse l’impression de souvenirs vierges ramassés en histoire. Pourtant, l’attraction du livre, au fil des pages, est indéniable : c’est l’histoire qui tire le texte ; et nous avec.

Dans nombre de romans où une ville devient partie prenante de l’intrigue, c’est en tant que personnage à part entière qui vit par-delà le décor représenté. Ici, Kars est bien un personnage central de l’intrigue, mais c’est un personnage mort. La ville, enterrée dans la neige, n’est décrite qu’en défunt cadavre de mondes qui ne sont plus, empilés par strates, telle une neige oubliée- vierges. Cette absence sensible a une présence physique, comme une carcasse vidée de ses tripes. Déterminante, elle s’apparente à celle du style : la ville et les mots vides ne sont plus que les supports d’une vie qui les a déserté. Discordance révélatrice du désaccord du corps avec la vie.

Toute l’action relatée y atteint en conséquence une dimension surréelle ; jusqu’aux motivations paradoxales des personnages, mues par des inspirations soudaines qu’embourbent des atermoiements réfléchis (politiques, religieux, sociaux) dont la résonance actuelle jure avec le monde dépassé où tout se joue.

Kars est une racine sans tronc où de multitudes d’étrangers refont le monde. Et, le temps d’une tempête de neige, ce bout du monde se met en scène sous forme de Turquie miniature, entrechoquant entre elles chacune des composantes de ce peuple jeune, sans racines, aux prises avec la tension que lui procure son obstination à se caractériser ( nationaliste ? occidental ? islamiste ? européen ?)... Et à laquelle seul le poète, plein de cette identité individuelle propre à son art, ne souscrit pas.

[publié dans Haïastan de déc-janv, bimensuel arménien]

par Dartag publié dans : Livres
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Vendredi 19 janvier 2007

Il vient d'être assassiné. Le journaliste Hrant Dink, chef de file de la nouvelle génération d'intellectuels arméniens de Turquie, a salement payé le prix de sa liberté... Aujourd'hui, tous les arméniens sont en deuil. Abdullah Gül, qui avait fait du génocide arménien sa deuxième plus grande priorité de politique étrangère après l'Irak, a le terrain rêvé pour débuter sa politique négationniste.

Hrant Dink est mort.

Mort.

Voilà l'arménien

Le 21/10/05, à la suite de sa conférence à Paris, où moi et des amis l'avions rencontré, j'avais écrit ce papier.

Hrant Dink était venu.

Cet intellectuel qu’on excusait presque, voilà quelques mois, d’être arménien de Turquie, tant ses propos (rapportés) s’inscrivaient en porte à faux avec le discours commun de la diaspora, fut accueillit en héros, avec la plus précieuse des décorations au veston : une condamnation à croupir dans les geôles turques, ce qui lui donnait le grand avantage de continuer personnellement le martyre de son peuple, un martyre sacré puisqu’il est, aujourd’hui plus que jamais, la seule clé de voûte de la cohésion diasporique autour de son identité*.

Il avait choisit de s’exprimer en dernier : il devait sûrement avoir la pratique de ce genre de réunions, qui se réduisent à des déclarations successives de notables de la pensée arménienne venus dire leur point de vue, à défaut d’être capables de le confronter.