Les nouveaux horizons du Yergir
Au cours de l’été, l’ONG franco-arménienne Yerkir (plus connue pour son engagement aux côtés de la minorité arménienne opprimée du Djavakhk) a réalisé de front plusieurs projets dans les régions de l’Arménie historique (Est de la Turquie actuelle). Suite à la tournée de son groupe ethno-musical Van Project au festival du Dersim et dans les régions Hamshen, l’Union Yerkir a réalisé du 15 au 23 septembre un voyage à Istanbul et à Diyarbakir qui a permis de prendre le pouls d’une région radicalement culturelle et politiquement en crise, et d’initier un certain nombre de projets à rebours du passé…
Sous la charpente du nouveau toit de l’église Sourp Giragos de Diyarbekir, dès lors que le fatras des échafaudages et des derniers gravats aura disparu des rangées de colonnes de l’imposante bâtisse , il n’y aura pas de gendarmes en faction, ni de panneaux muséographiques, ni d’interdiction de dire la messe. Contrairement à l’église Sainte-Croix d’Akhtamar inaugurée en grande pompe il y a quelques années par l’Etat turc, celle-ci est devenue le 23 octobre la propriété des arméniens qui avaient pris une large part dans sa restauration. Avec le soutien actif d’Osman Baydemir, le maire kurde de Diyarbekir, dont les nombreuses initiatives en direction des arméniens détonnent ; mais ne surprennent plus. Depuis la mort de Hrant Dink, à Istanbul comme à Dyiarbekir, le mot ″arménien″ a d’abord eu un visage, puis une signification. Elle se cherche à présent une place, qui s’avère être très différente selon le milieu et le lieu où on se place en Turquie.
Istanbul – dans l’antichambre de l’intelligentsia stambouliote
Fort du succès de sa tournée dans le Dersim, le Van Project a été invité le 15 septembre à faire l’ouverture de la cérémonie du prix Hrant Dink, où se pressent la grande famille du journal Agos et le gratin du journalisme progressiste turc. Dans la grande salle de concert, l’émotion est sur scène lorsque le célèbre chanteur turc Yavuz Bingöl reprend en écho la version locale de ″Sari Gelin″, chanté en arménien par le soliste du groupe. Il s’effondrera en larmes dans les coulisses et invitera les jeunes musiciens à participer à son concert une semaine plus tard.
La remise du prix, largement tourné vers l’international, couronne notamment Ahmed Atlan, le célèbre militant antimilitariste et rédacteur en chef de Taraf qui ne manque
pas, lors de son discours, de reprendre la culpabilité de l’assassinat de Hrant Dink à son compte, fustigeant l’indigence de son procès.
C’est cette même culpabilité qui avait inspiré la pétition ″L’Appel au Pardon″ il y a trois ans ; et dont nous
avons rencontré deux des initiateurs, l’universitaire Cengiz Aktar et le journaliste proche du pouvoir Ali Bayramoğlu. Ce dernier est particulièrement actif dans l’entourage de la veuve Rakel
Dink et se pose d’emblée en parrain du nouveau rédacteur en chef d’Agos, Robert Koptaç. Il a par ailleurs mis la dernière main aux nominations du prix, qu’il a désiré tourner vers tous les Droits
de l’Homme, « ceux-ci ne devant pas se limiter à la Turquie et aux arméniens, ni s’exposer aux polémiques ou s’occuper de politique ». Un comble dans un pays où les Droits de
l’Homme sont le sujet polémique et politique par excellence. Mais l’heure n’est plus aux provocations à la Dink ; les intellectuels turcs, en prenant la question arménienne à bras le corps suite
à la déflagration de son assassinat, ont eu un grand mér
ite - le faire entrer dans le débat mainstream, et une faiblesse – l’atténuer en
la rabotant dans l’espoir de la rendre ″compatible″…
Agos a lui aussi changé dans le sillage de ce relatif embourgeoisement de ses idées : « son audience, sa diffusion, son aura dépassent désormais le microcosme arménien », nous révèle son jeune rédacteur en chef. Ses sujets sont plus généralistes, traitant de toutes les minorités ethniques et sexuelles. Dans le milieu progressiste turc, être arménien étant devenu une revendication en soi, une contre-culture naturelle ; elle attire désormais à elle toutes les autres.
Au sein de cette intelligentsia qui, se découvrant orpheline et se voulant apôtre, a figé Dink dans la statuaire du prophète, se détache cependant un profil atypique. Fils d’un richissime entrepreneur kémaliste, Osman Kavala est un héritier dans tous les sens du terme. Membre du TÜSIAD (le MEDEF turc), il n’a pas pour autant renié l’étudiant gauchiste de l’université de Manchester sensible à la question kurde qu’il était ; mais a reconverti ses idées en actes dès lors que ses moyens étaient à la mesure de ses ambitions. En tant que descendant des turcs des Balkans, des origines que trahissent son profil d’aigle et ses yeux clairs, il est membre de l’association des citoyens d’Helsinki crée suite aux conflits de l’ex-Yougoslavie afin de promouvoir la paix dans ces régions .
En activ
iste professionnel, il a fondé par la suite et dirige à plein temps Anadolu Kültür depuis 2002 - année de l’ouverture d’un
centre cultur el à
Diyarbekir - destiné à promouvoir la vie culturelle et artistique des minorités anatoliennes. Portant beau dans son costume sur mesure, le mécène a gardé le casque de cheveux bouclés de sa prime
jeunesse mais taille sa barbe désormais poivre et sel. Ses longs bras posés sur la table, il glisse sur les sujets subversifs avec décontraction, modulant sa voix douce après chaque question
qualifiée d’« intéressante », et prenant le temps d’expliquer ce qui, ailleurs, aurait été éludé. L’ « électrochoc » de la mort de Dink l’a décidé à concentrer
une partie de ses efforts sur la culture arménienne. La perspective de l’ouverture de la frontière lui a permis d’ouvrir un centre culturel à Kars et il collabore aujourd’hui avec le festival de
cinéma Golden Abricot de Yerevan, prépare des camps d’été d’échanges de jeunes entre l’Arménie et la région de Mouch, subventionne la venue de photographes de Dilijan. La diaspora arménienne
n’est d’ailleurs pas en reste, puisque le court-métrage palmé ″Chienne d’Histoire″ de Serge Avédikian, l’exposition du photographe Antoine Agoudjian à Istanbul, la pièce de théâtre de Torikian
portent la marque d’Anadolu Kültür …
L’homme d’action ne rechigne pas pour autant à s’intéresser aux controverses intellectuelles de ses amis universitaires (pour preuve : sa fameuse réplique dans le
journal Radikal à Baskin Oran qui proposait de chercher un autre mot que génocide pour qualifier les faits), mais son objectif est ailleurs. Il ne s’occupe pas de front des sujets politiques,
mais « permet de les surmonter culturellement » en créant « l’environnement propice à ces évolutions ». Cette personnalité intouchable n’émarge nulle part,
et se garde bien d’adosser ses projets aux aléas du pouvoir ou aux impératifs médiatiques. Sa leçon est somme toute très simple : les idées n’ont de sens que sur le terrain. Un terrain que
nous ne tardons pas à atteindre.
Diyarbekir – dans le pays perdu, où la mémoire affleure
Enserrée dans ses remparts et longé en contrebas par le fourreau vert d’un méandre du Tigre, la ville que les
arméniens aiment à considérer comme l’héritière de l’ancienne capitale Dikranakert donne l’impression de vivre à l’écart de la Turquie. Atatürk n’a droit qu’à une seule place où sa statue, son
portrait et sa fresque se disputent l’attention des passants. Les murs de la vieille ville sont taguées de graffitis à la gloire du PKK. Les caravansérails offrent un peu d’ombre lorsque le
soleil du désert prend ses aises ; l’influence arabe émerge par endroit. Lorsqu’on s’enfonce dans les ruelles labyrinthiques du centre historique et qu’on se mêle aux commerçants, le mot
″ermeni″ (arménien) n’est plus chargé de soupçons, mais devient un sésame ; ouvrant les vannes du souvenir, les kurdes rencontrés s’épanchent :
nombreux sont ceux qui nous souhaitent « bienvenue chez
nous ». Un vieil homme nous raconte que son « grand-père [lui] disait qu’ils iraient tous en enfer pour avoir tué les arméniens », un autre nous explique
qu’ici ne vivaient que des commerçants arméniens « kouyoumdji(bijoutiers), kazandji (chaudronniers), etc. », alors que les kurdes, eux, s’occupaient de « la
viande » et étaient « sans maison » (des bergers, des nomades)… Les plus âgés rechignent à expliquer le génocide autrement qu’en montrant l’Etat turc du doigt; alors
que les jeunes, débarrassés du tabou de la faute mais soudain encombrés par le fardeau de la mémoire, se sentent coupables.
Lors de nos échanges avec les membres de l’Agenda 21 (le conseil des associations étudiantes et lycéennes de la ville), prélude à des projets en commun, un certain nombre d’entre eux évoquent spontanément un aïeul ou un ancien voisin arménien ; une jeune femme nous raconte l’histoire de sa grand-mère arménienne, qui avait tenu à se rabaisser en faisant à quatre reprises le pèlerinage de la Mecque afin de faire oublier ses origines honteuses ; en les révélant devant ses amis, elle les prend ainsi à son compte dans un sursaut de fierté convalescente. « Hrant Dink a été une thérapie », conclura-t-elle en guise d’explication.
L’acmé de cette prise de contact avec la mémoire ″in vivo″ a lieu le soir du lancement du Forum Social de Mésopotamie, une branche régionale du Forum Social Mondial (altermondialiste) qui a lieu cette année à Diyarbekir. Le maire Osman Baydemir a tenu à inviter le groupe musical Van Project en ouverture de l’événement, sur la scène en plein air vers laquelle toute la jeunesse de la ville converge. Il y a là en outre des kurdes d’Irak reconnaissables à leur turban, des palestiniens de Cisjordanie, quelques européens et des jeunes kurdes venus des régions environnantes. Des grappes de drapeaux et d’affiches marxistes, maoïstes, anarchistes, indépendantistes s’agitent ça et là, pendant qu’en préambule une succession de personnalités dont le sous-commandant Marcos et Evo Morales saluent sur un écran la foule qui chante Bella Ciao et l’Internationale en kurde. Quand vient le tour du Van Project, et que les premières notes de târ et de kanûn calent leur première mélodie, les gradins bruissent au rythme des notes qu’ils croient reconnaître. Le solo de dhôl soulève l’enthousiasme, et lorsque les chanteurs reprennent le refrain du Tamzara, le public chante avec eux, puis fait un triomphe à Sari Gelin, élevée au rang de chanson ambassadrice… Ironie du sort, Noraïr Kartashyan, le maître d’œuvre du groupe, n’a pas manqué de faire ovationner par le public conquis les 20 ans de l’Indépendance de l’Arménie qui tombait le jour-même!
Le lendemain, les musiciens iront à la rencontre d'artistes et de conteurs du cru, échangeront avec les musiciens de l’académie de musique. De notre côté, nous rencontrons tour à tour l’association des droits de l’Homme, puis un certain nombre d’ONG de prisonniers politiques ou d’aide aux familles de disparus qui se révèlent être proches du PKK. Suivant les conseils du consul général de France à Istanbul, que nous avons longuement rencontré avec le sénateur Jean-Yves Leconte, nous éludons tout propos politique et ne nous attardons pas. Notre rencontre avec les journalistes locaux de Gün TV et de la presse écrite s’avère plus intéressante. En butte à la censure et aux arrestations, auxquels ils opposent une détermination éminemment politique, ces médias naviguent à vue au rythme des campagnes de répression.
Nous rencontrons enfin le maire de Diyarbekir Osman Baydemir. Ce personnage iconoclaste, pourtant issu du sérail indépendantiste kurde (dont le parti, le BDP, est proche
du PKK) et blanchi sous le harnais de ses associations satellites (dont il a dirigé localement l’association mère, dédiée aux droits de l’Homme), est depuis devenu une des bêtes noires de l’Etat
turc ainsi qu’un élément de plus en plus incontrôlable pour le PKK… Sa stature de maire de la capitale du Kurdistan turc, son approche plus politique – autonomiste - de la question kurde, son
activisme tous azimuts en direction des minorités et tout particulièrement sa main tendue aux arméniens tendent à déverrouiller une ville symboliquement prise en otage entre les montagnes du PKK
et les casernes turques, afin de la sortir de sa torpeur en développant son potentiel touristique et culturel. Sa mairie est la tête de pont de son offensive de charme : on y trouve une
pléthore de services (relations avec la presse, relations à l’internationale, affaires culturelles) voués à promouvoir les projets municipaux et à capter la moindre initiative allant dans le même
sens. Depuis sept ans, toute une panoplie de guides, de dépliants touristiques, de cartes de la ville en plusieurs langues (dont l’arménien) ont été imprimés. Des restaurations sont en cours,
dont celle de l’église arménienne Sourp Giragos qui fait suite à celle de l’église chaldéene Sourp Meryem. Le musée de la ville, qui ouvrira ses portes en 2013 et dont l’objectif sera de
« montrer qui a vécu comment dans cette ville », contiendra notamment les collections de photographie collectées parmi les arméniens de diaspora originaires de Diyarbekir et
diverses collections privées.
Le maire nous reçoit des œillets à la main, qu’il distribue à chacun d’entre nous en guise de bienvenue. La mise en
scène est bien rodée, et le discours est émaillé de formules calibrées déjà lues ça et là dans ses précédentes interviews. Présentant sa ville comme « la ville commune à toutes les
ethnies », il nous souhaite « la bienvenue dans [notre] ville » , se qualifiant de « maire de tous les peuples de Mésopotamie » et espérant
que « dans un avenir proche les chants des cloches se mêleront à ceux des muezzins » - allusion évidente à Sourp Giragos. S’ensuit l’évocation d’usage sur le génocide, qualifié
« d’injustice », insistant sur les « très grand
es peines qui pèsent sur [leurs] consciences », et donnant raison à ce que disaient les arméniens aux bourreaux
kurdes lors du génocide : « nous, nous sommes le petit déjeuner, vous, vous serez le déjeuner ». L’avocat de profession navigue de périphrase en périphrase afin d’éviter
une énième condamnation par la justice turque. Cette dernière l’a déjà poursuiv ie pour une affaire de cartes de vœux officielles où était imprimée une lettre kurde illégale,
l’utilisation prétendument abusive d’une ambulance appartenant à la municipalité et la signature d’une pétition contre la fermeture d’une chaîne de télévision kurde qui lui
ont valu une
interdiction de sortie de territoire à durée indéterminée... Il se rembrunit soudain, racontant la première fois qu’il entendit une musique kurde sortir d’un
transistor : sa famille arrivait à capter Radio Erevan qu’ils écoutaient en collant l’oreille pour ne pas faire trop de bruit. D’où son « désir de voir Erevan avant de
mourir ».
La veille de notre départ, le groupe au complet est invité par le maire à dîner : au fur et à mesure des toasts, celui-ci célèbre de plus en plus crânement le retour espéré des arméniens, buvant à la mémoire apaisée et à l’ouverture des frontières…
Issu d’une diaspora sclérosée à la mémoire fossile, j’ai repris pied sur des terres qui ″parlent″l’arménien mieux que moi ; et auxquelles un maire kurde, un mécène turc, et un nombre croissant de parfaits anonymes (qui viennent de redécouvrir leurs origines tues) tentent de répondre à ma place. Rien ne m’empêche dès lors, comme un nombre croissant d’arméniens de Turquie, de soutenir des kurdes qui se découvrent un aïeul arménien, de rendre compte et de soutenir les efforts des intellectuels turcs et du quidam kurde qui se débattent avec leurs démons. D’en faire leur fardeau plutôt que le mien et de me projeter au-delà, sur ces terres laissées en friche où tout reste à faire.
Dois-je me résoudre à rester un arménien ″hors-sol″, alors que les vestiges restaurés tendent à retrouver leur identité perdue, que les rues
bruissent d’anecdotes et que l’Histoire est enfin dite ouvertement ? Par quelle fatalité stupide devrions-nous laisser se produire un décalage entre une réalité du terrain en pleine
mutation[1] et une diaspora figée, obstinément
accrochée à son traumatisme ; prenant ainsi le risque d’entretenir un vide jusqu’à présent subi qui n’a dorénavant plus lieu d’être ?
Je me répète alors la réplique bravache de Dink, qui avait lancé à un journaliste turc: « Nous avons un œil sur ces terres ». Celui-ci (qui fut entendu au-delà de ses espérances) avait alors osé lui répondre « Hé bien rentres-y! »...
Son œil est plus que jamais sur ces terres, à présent. Mais son seul œil ne suffit déjà plus.
Publié dans les Nouvelles d’Arménie Magazine de novembre 2011
[1] dont entend profiter l’ONG Yerkir en organisant une série d’échanges avec des segments identifiés de la société civile sur place, en continuant de promouvoir la venue de spécialises et d’universitaires et en développant les évènements interculturels suite au succès du ″Van Project″

Elif Shafak ne dira rien de la condamnation qui a failli l’atteindre conformément au fameux article 301 du code pénal turc (qui décide de qui insulte l’identité turc et le punit en
conséquence). Elle ne dira rien non plus du drame qui sous-tend son roman, cette mémoire que certains peinent toujours à qualifier par son nom. Elle n’est pas Orhan Pamuk, et elle n’a pas à
expliquer ce qui a déjà été écrit. Car tout est écrit dans son livre. Noir sur blanc. Clairement, longuement, crument. Non pas l’horreur, mais la mémoire et l’impact qu’elle a sur les jeunes,
arméniens ou turcs, sur leur façon de voir le monde, l’avenir, leur place dans le cours du temps.
Il y aura toujours des Turcs (et parfois aussi des Arméniens) qui prendront le livre pour y
trouver ce qui va et ne va pas pour « eux ». Mais ils n’y trouveront rien à redire : car la fiction – et particulièrement elle - a la faculté de dérouter la réalité et de nous dire
autre chose tout en nous ramenant subtilement à nous.
En septembre dernier, les Bratsch étaient en
Arménie où, en compagnie des Papiers d’Arménie, Lavach’ et du Duo Saz Peloul, ils avaient entamé un voyage musical à la croisée des chemins, un périple commun sous forme de festival itinérant,
emportant leurs instruments de ville en ville, de place de village en orphelinat, de maison de retraite en école…
le débridement Yiddish du violon frêle que Bruno Girard, tout droit sortit d’un tableau de Chagall, les cheveux tombant de son éternel feutre et les genoux
écartés sous son buste mobile, éparpille en une ode bruyante à la vie ; ces sons entrechoqués poursuivis par la grosse caisse de résonnance que le contrebassiste Pierre
Jacquet pince les yeux fermés, caressant les poils, enlaçant le bois, plongeant dans une vibration grossière ou la voix gutturale d’un "Oûm" retenu sous la clarinette de
Nano Peylet qui raconte… Ah ce qu’une voix peut se révéler bavarde lorsqu’elle trouve instruments à sa hauteur !
Et tandis que les jeunes filles dansaient dans la nuit
d’Erevan, qu’un vieil homme hochait théâtralement la tête d’un air entendu, que la mendiante de la rue Toumanian se balançait sur sa chaise du second rang le menton levé vers la musique ; on
n’écoutait plus, on comprenait, acquiesçant un accord éloquent, une musique lourde du sens reconnu d’un monde ouvert aux arméniens qui battaient sa mesure.
Les Bratsch sont ainsi parvenus, de fil en aiguille, à faire, entre autre, entrer dans leur album l’accent chantant d’Olivia
Ruiz, qui les avait découverte adolescente dans la discothèque d’une amie, la gouaille truculente de Juliette, croisée lors d’un bœuf un soir de festival, les
rythmes manouches de Sanseverino, embarqué avec eux du temps où il n’était pas encore connu, le soleil du raï avec Khaled, un vieil ami du sud,
ou la savoureuse voix de tête de Tété (dans un répertoire Yiddish étonnamment réussi).
Un seul artiste est,
contrairement aux autres, venu avec sa chanson à lui : Charles Aznavour. Pour la chanson "Une goutte d’eau", chantée à deux voix et en deux
langues (arménien et français) avec Dan Gharibian, le chanteur a, de plus, consentit à dire deux phrases en arménien... Le grand Charles étant le seul à être d’une génération avant les Bratsch,
ceci explique cela : les Bratsch étant eux-mêmes des références pour la plupart des autres (jeunes) artistes, ce disque s’est en quelque sorte construit comme un passage de témoin sur trois
générations.
« Le mas des
alouettes » est d’abord ce qu’en disent les frères Taviani en guise de justification : une fiction romancée, projetée dans des cinémas anonymes comme un film quelconque, sans cellule
psychologique à la sortie. Une histoire qui n’a pas grand-chose de vraie bien qu’étant partie d’une autre qui ne l’est que trop. Le tout étant de s’en convaincre…
« Je vais couper cette nation en deux.
Depuis la fin de la 1ère république d’Arménie et l’éparpillement diasporique, le pays n’a jamais réussit à renouer avec
Avec la chute de l’URSS, l’indépendance et la proclamation de la 3ème république d’Arménie permet la mise en place d’un Etat-nation en tant que tel, exception faite d’une partie de la nation qui ne sera pas intégrée par Levon Ter Petrossian dans la nouvelle constitution.
Loi hautement symbolique, la double nationalité a été possible dans un premier temps suite au référendum constitutionnel de 2005 visant entre autres à inscrire le droit à la double nationalité dans les fondations du pays. Par la suite, la FRA-Dachnaktsoutioun a inscrit sa proposition de loi à l’ordre du jour, rappelant que celle-ci était l’une des promesses du candidat Kotcharian.
Ce qui résulte de la loi finalement votée, et dont j’ai essayé, ci-dessous, d’énoncer les points principaux de la façon la plus précise possible, présente quelques différences importantes avec la loi proposée initialement. Si la plupart des partis – et notamment le Parti Républicain qui dirige la majorité parlementaire et la coalition gouvernementale actuelles - s’opposaient à la loi dans sa bouture initiale,
Cette nouvelle classe n’est pourtant pas celle susceptible de profiter dans l’immédiat des dispositions de la nouvelle loi : les privilèges accordés aux étrangers menant une activité économique en Arménie étant trop avantageuses pour s’en priver en devenant citoyen… Mais en prenant en compte l’éventualité du passage du statut d’investisseur étranger à celui d’entrepreneur sur place, c’est cette classe d’arméniens qui pourrait être amenée à être la plus demandeuse de la double nationalité dans un moyen terme et la plus utile à l’Arménie.
C’est donc une loi symbolique, au pouvoir d’attraction contrasté, à fort potentiel sur un long terme, mais aussi très discutée, puisqu’elle a été votée par 66 voix pour, 5 contre et 1 abstention (ainsi qu’une partie de l’opposition qui n’a volontairement pas prit part au vote); qui est entré en vigueur il y a de cela quelques mois sans avoir néanmoins eu la couverture médiatique qu’elle aurait pu espérer… Est-ce pour autant le signe d’un désintérêt des arméniens du pays envers des arméniens "rapportés" ? La réponse est bien plus simple : cette loi ne les concernant pas directement, elle ne fait pas partie des préoccupations premières des arméniens d’Arménie. Un désintérêt à double tranchant puisque, si l’impact du vote d’une telle loi sur l’opinion publique arménienne a été inexistante,
Reste qu’il n’est pas de notre ressort (nous, les diasporiques) de soumettre notre avis à l’Arménie et de faire la fine bouche, mais de mériter notre place en son sein en devenant partie prenante de sa croissance et de son développement (dans tous les sens du terme : culturel, économique, social, etc.) ; démontrant ainsi qu’on est tributaire d’une place digne de ce nom. Seuls l’Arménie et ses habitants pourront alors décider, dans leur intérêt (qui passera alors par nous), de la place qu’ils entendent nous donner dans leur pays… Notre pays ?!...
Il y a tout d’abord ceux qui, venus voir l’inauguration d’une place "pour les arméniens", se demandent, étonnés, pourquoi le 9ème arrondissement n’a pas plutôt fait, comme les autres, une « Place de l’Arménie » pour marquer le coup… Ce sont d’ailleurs les mêmes qui avoueront, l’instant d’après, ne pas savoir qui est Chavarche Missakian !
Enfin, il y a Arpik Missakian. A elle seule, elle fait mentir une cérémonie sous forme de commémoration en y apportant la gageure de la continuité qu’elle représente : fille de Chavarche Missakian, elle dirige Haratch, le quotidien en langue arménienne crée il y a 82 ans par son père et qui, depuis, n’a cessé de paraître qu’une seule fois : pour entrer dans la clandestinité le temps de l’occupation nazie. Un journal qui, à l’époque, était vendu à la criée et dans les kiosques des rues arméniennes du 9ème arrondissement. Dans lequel, pour la première fois, avait été prononcé le mot "génocide" – écrit en grosses lettres latines en titre d’un édito de Charvarche Missakian – ; invitant ainsi les arméniens à sauter le pas de l’Histoire. Un journal, enfin, où les Chahnour, Sarafian, Nartouni, Bechiktachlian et autres intellectuels de renom de l’époque trempèrent régulièrement leur plume…
Chavarche Missakian était un homme de cette époque-là. Né en 1884 à Zimmara, un petit village perdu en Anatolie, rien ne le prédestinait alors à se retrouver un jour à Paris. Il quitte la province de Sébaste pour Constantinople (actuelle Istanbul) où il passera, au gré des fermetures d’écoles arméniennes, la plupart de ses études primaires et secondaires.
Mais sa grande œuvre, en tant que journaliste, est la publication, dès 1925, du "nouveau" Haratch (traduction arménienne de l’exhortation "En avant !").
Nous nous sommes alors résolus à faire comme les autres : entrer dans un office de tourisme russe et demander s’ils faisaient dans les "voyages organisés". Pour 1200 dollars par personne, ces passeurs d’un nouveau genre te donnaient un faux passeport russe que tu devais leur rendre une fois arrivé à destination et dont seule la photo ne mentait pas. Parfois, certaines personnes payaient et attendaient leur visa en vain, les passeurs leur rendant l’argent au bout de quelques mois. Nous, il nous fallut attendre tout juste un mois avant de quitter la Russie en train pour Berlin avec un visa de tourisme d’une semaine tamponné en bonne de due forme.
De son côté, mon fils était allé au Cimade (une association d’entraide aux demandeurs d’asile et clandestins en voie d’expulsion) où on nous trouva une traductrice russophone. On nous aiguilla vers France Terre d’Asile, qui nous trouva un foyer en banlieue et nous aida à remplir les formalités nécessaires pour demander l’asile en France. Une fois les papiers de la demande remplis et envoyés à l’OFPRA (office français de protection des réfugiés et apatrides), celui-ci nous donna un rendez-vous à Fontenay-sous-Bois pour une "interview" : nous y insistâmes sur les problèmes de racisme subis en Russie, mais nos arguments ne suffirent pas. Une fois le refus signifié, nous avions 1 mois de délai pour demander un recours à la CCR (commission des recours des réfugiés). Mais nous ne pouvions plus nous y rendre seuls : il nous fallait un avocat. Nous nous trouvâmes un avocat arménien, un homme très bon qui prit notre dossier complètement en charge, ne nous demandant
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