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22 décembre 2011 4 22 /12 /décembre /2011 03:33

Les nouveaux horizons du Yergir

 

Au cours de l’été, l’ONG franco-arménienne Yerkir (plus connue pour son engagement aux côtés de la minorité arménienne opprimée du Djavakhk) a réalisé de front plusieurs projets dans les régions de l’Arménie historique (Est de la Turquie actuelle). Suite à la tournée de son groupe ethno-musical Van Project au festival du Dersim et dans les régions Hamshen, l’Union Yerkir a réalisé du 15 au 23 septembre un voyage à Istanbul et à Diyarbakir qui a permis de prendre le pouls d’une région radicalement culturelle et politiquement en crise, et d’initier un certain nombre de projets à rebours du passé…  

 

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Sous la charpente du nouveau toit de l’église Sourp Giragos de Diyarbekir, dès lors que le fatras des échafaudages et des derniers gravats aura disparu des rangées de colonnes de l’imposante bâtisse , il n’y aura pas de gendarmes en faction, ni de panneaux muséographiques, ni d’interdiction de dire la messe. Contrairement à l’église Sainte-Croix d’Akhtamar inaugurée en grande pompe il y a quelques années par l’Etat turc, celle-ci est devenue le 23 octobre la propriété des arméniens qui avaient pris une large part dans sa restauration. Avec le soutien actif d’Osman Baydemir, le maire kurde de Diyarbekir, dont les nombreuses initiatives en direction des arméniens détonnent ; mais ne surprennent plus. Depuis la mort de Hrant Dink, à Istanbul comme à Dyiarbekir, le mot ″arménien″ a d’abord eu un visage, puis une signification. Elle se cherche à présent une place, qui s’avère être très différente selon le milieu et le lieu où on se place en Turquie.

 

Istanbul – dans l’antichambre de l’intelligentsia stambouliote

 

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Fort du succès de sa tournée dans le Dersim, le Van Project a été invité le 15 septembre à faire l’ouverture de la cérémonie du prix Hrant Dink, où se pressent la grande famille du journal Agos et le gratin du journalisme progressiste turc. Dans la grande salle de concert, l’émotion est sur scène lorsque le célèbre chanteur turc Yavuz Bingöl reprend en écho la version locale de ″Sari Gelin″, chanté en arménien par le soliste du groupe. Il s’effondrera en larmes dans les coulisses et invitera les jeunes musiciens à participer à son concert une semaine plus tard.

sept-2011-154.jpgLa remise du prix, largement tourné vers l’international, couronne notamment Ahmed Atlan, le célèbre militant antimilitariste et rédacteur en chef de Taraf qui ne manque pas, lors de son discours, de reprendre la culpabilité de l’assassinat de Hrant Dink à son compte, fustigeant l’indigence de son procès.

 

C’est cette même culpabilité qui avait inspiré la pétition ″L’Appel au Pardon″ il y a trois ans ; et dont nous avons rencontré deux des initiateurs, l’universitaire Cengiz Aktar et le journaliste proche du pouvoir Ali Bayramoğlu. Ce dernier est particulièrement actif dans l’entourage de la veuve Rakel Dink et se pose d’emblée en parrain du nouveau rédacteur en chef d’Agos, Robert Koptaç. Il a par ailleurs mis la dernière main aux nominations du prix, qu’il a désiré tourner vers tous les Droits de l’Homme, « ceux-ci ne devant pas se limiter à la Turquie et aux arméniens, ni s’exposer aux polémiques ou s’occuper de politique ». Un comble dans un pays où les Droits de l’Homme sont le sujet polémique et politique par excellence. Mais l’heure n’est plus aux provocations à la Dink ; les intellectuels turcs, en prenant la question arménienne à bras le corps suite à la déflagration de son assassinat, ont eu un grand mérsept-2011-163.jpgite - le faire entrer dans le débat mainstream, et une faiblesse – l’atténuer en la rabotant dans l’espoir de la rendre ″compatible″…

Agos a lui aussi changé dans le sillage de ce relatif embourgeoisement de ses idées : « son audience, sa diffusion, son aura dépassent désormais le microcosme arménien », nous révèle son jeune rédacteur en chef. Ses sujets sont plus généralistes, traitant de toutes les minorités ethniques et sexuelles. Dans le milieu progressiste turc, être arménien étant devenu une revendication en soi, une contre-culture naturelle ; elle attire désormais à elle toutes les autres.

 Au sein de cette intelligentsia qui, se découvrant orpheline et se voulant apôtre, a figé Dink dans la statuaire du prophète, se détache cependant un profil atypique. Fils d’un richissime entrepreneur kémaliste, Osman Kavala est un héritier dans tous les sens du terme. Membre du TÜSIAD (le MEDEF turc), il n’a pas pour autant renié l’étudiant gauchiste de l’université de Manchester sensible à la question kurde qu’il était ; mais a reconverti ses idées en actes dès lors que ses moyens étaient à la mesure de ses ambitions. En tant que descendant des turcs des Balkans, des origines que trahissent son profil d’aigle et ses yeux clairs, il est membre de l’association des citoyens d’Helsinki crée suite aux conflits de l’ex-Yougoslavie afin de promouvoir la paix dans ces régions .

En activsept-2011-891.jpgiste professionnel, il a fondé par la suite et dirige à plein temps Anadolu Kültür depuis 2002 - année de l’ouverture d’un centre cultur el à Diyarbekir - destiné à promouvoir la vie culturelle et artistique des minorités anatoliennes. Portant beau dans son costume sur mesure, le mécène a gardé le casque de cheveux bouclés de sa prime jeunesse mais taille sa barbe désormais poivre et sel. Ses longs bras posés sur la table, il glisse sur les sujets subversifs avec décontraction, modulant sa voix douce après chaque question qualifiée d’« intéressante », et prenant le temps d’expliquer ce qui, ailleurs, aurait été éludé. L’ « électrochoc » de la mort de Dink l’a décidé à concentrer une partie de ses efforts sur la culture arménienne. La perspective de l’ouverture de la frontière lui a permis d’ouvrir un centre culturel à Kars et il collabore aujourd’hui avec le festival de cinéma Golden Abricot de Yerevan, prépare des camps d’été d’échanges de jeunes entre l’Arménie et la région de Mouch, subventionne la venue de photographes de Dilijan. La diaspora arménienne n’est d’ailleurs pas en reste, puisque le court-métrage palmé ″Chienne d’Histoire″ de Serge Avédikian, l’exposition du photographe Antoine Agoudjian à Istanbul, la pièce de théâtre de Torikian portent la marque d’Anadolu Kültür …

anadolu-kultur.jpgL’homme d’action ne rechigne pas pour autant à s’intéresser aux controverses intellectuelles de ses amis universitaires (pour preuve : sa fameuse réplique dans le journal Radikal à Baskin Oran qui proposait de chercher un autre mot que génocide pour qualifier les faits), mais son objectif est ailleurs. Il ne s’occupe pas de front des sujets politiques, mais « permet de les surmonter culturellement » en créant « l’environnement propice à ces évolutions ». Cette personnalité intouchable n’émarge nulle part, et se garde bien d’adosser ses projets aux aléas du pouvoir ou aux impératifs médiatiques. Sa leçon est somme toute très simple : les idées n’ont de sens que sur le terrain. Un terrain que nous ne tardons pas à atteindre.

 


 

Diyarbekir – dans le pays perdu, où la mémoire affleure

 

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Enserrée dans ses remparts et longé en contrebas par le fourreau vert d’un méandre du Tigre, la ville que les arméniens aiment à considérer comme l’héritière de l’ancienne capitale Dikranakert donne l’impression de vivre à l’écart de la Turquie. Atatürk n’a droit qu’à une seule place où sa statue, son portrait et sa fresque se disputent l’attention des passants. Les murs de la vieille ville sont taguées de graffitis à la gloire du PKK. Les caravansérails offrent un peu d’ombre lorsque le soleil du désert prend ses aises ; l’influence arabe émerge par endroit. Lorsqu’on s’enfonce dans les ruelles labyrinthiques du centre historique et qu’on se mêle aux commerçants, le mot ″ermeni″ (arménien) n’est plus chargé de soupçons, mais devient un sésame ; ouvrant les vannes du souvenir, les kurdes rencontrés s’épanchent : sept-2011-499.jpgnombreux sont ceux qui nous souhaitent « bienvenue chez nous ». Un vieil homme nous raconte que son « grand-père [lui] disait qu’ils iraient tous en enfer pour avoir tué les arméniens », un autre nous explique qu’ici ne vivaient que des commerçants arméniens « kouyoumdji(bijoutiers), kazandji (chaudronniers), etc. », alors que les kurdes, eux, s’occupaient de « la viande » et étaient « sans maison » (des bergers, des nomades)… Les plus âgés rechignent à expliquer le génocide autrement qu’en montrant l’Etat turc du doigt; alors que les jeunes, débarrassés du tabou de la faute mais soudain encombrés par le fardeau de la mémoire, se sentent coupables.

 

Lors de nos échanges avec les membres de l’Agenda 21 (le conseil des associations étudiantes et lycéennes de la ville), prélude à des projets en commun, un certain nombre d’entre eux évoquent spontanément un aïeul ou un ancien voisin arménien ; une jeune femme nous raconte l’histoire de sa grand-mère arménienne, qui avait tenu à se rabaisser en faisant à quatre reprises le pèlerinage de la Mecque afin de faire oublier ses origines honteuses ; en les révélant devant ses amis, elle les prend ainsi à son compte dans un sursaut de fierté convalescente. « Hrant Dink a été une thérapie », conclura-t-elle en guise d’explication.

 

 

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L’acmé de cette prise de contact avec la mémoire ″in vivo″ a lieu le soir du lancement du Forum Social de Mésopotamie, une branche régionale du Forum Social Mondial (altermondialiste) qui a lieu cette année à Diyarbekir. Le maire Osman Baydemir a tenu à inviter le groupe musical Van Project en ouverture de l’événement, sur la scène en plein air vers laquelle toute la jeunesse de la ville converge. Il y a là en outre des kurdes d’Irak reconnaissables à leur turban, des palestiniens de Cisjordanie, quelques européens et des jeunes kurdes venus des régions environnantes. Des grappes de drapeaux et d’affiches marxistes, maoïstes, anarchistes, indépendantistes s’agitent ça et là, pendant qu’en préambule une succession de personnalités dont le sous-commandant Marcos et Evo Morales saluent sur un écran la foule qui chante Bella Ciao et l’Internationale en kurde. Quand vient le tour du Van Project, et que les premières notes de târ et de kanûn calent leur première mélodie, les gradins bruissent au rythme des notes qu’ils croient reconnaître. Le solo de dhôl soulève l’enthousiasme, et lorsque les chanteurs reprennent le refrain du Tamzara, le public chante avec eux, puis fait un triomphe à Sari Gelin, élevée au rang de chanson ambassadrice… Ironie du sort, Noraïr Kartashyan, le maître d’œuvre du groupe, n’a pas manqué de faire ovationner par le public conquis les 20 ans de l’Indépendance de l’Arménie qui tombait le jour-même!

 

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Le lendemain, les musiciens iront à la rencontre d'artistes et de conteurs du cru, échangeront avec les musiciens de l’académie de musique. De notre côté, nous rencontrons tour à tour l’association des droits de l’Homme, puis un certain nombre d’ONG de prisonniers politiques ou d’aide aux familles de disparus qui se révèlent être proches du PKK. Suivant les conseils du consul général de France à Istanbul, que nous avons longuement rencontré avec le sénateur Jean-Yves Leconte, nous éludons tout propos politique et ne nous attardons pas. Notre rencontre avec les journalistes locaux de Gün TV et de la presse écrite s’avère plus intéressante. En butte à la censure et aux arrestations, auxquels ils opposent une détermination éminemment politique, ces médias naviguent à vue au rythme des campagnes de répression.

 

sept-2011-457.jpgNous rencontrons enfin le maire de Diyarbekir Osman Baydemir. Ce personnage iconoclaste, pourtant issu du sérail indépendantiste kurde (dont le parti, le BDP, est proche du PKK) et blanchi sous le harnais de ses associations satellites (dont il a dirigé localement l’association mère, dédiée aux droits de l’Homme), est depuis devenu une des bêtes noires de l’Etat turc ainsi qu’un élément de plus en plus incontrôlable pour le PKK… Sa stature de maire de la capitale du Kurdistan turc, son approche plus politique – autonomiste - de la question kurde, son activisme tous azimuts en direction des minorités et tout particulièrement sa main tendue aux arméniens tendent à déverrouiller une ville symboliquement prise en otage entre les montagnes du PKK et les casernes turques, afin de la sortir de sa torpeur en développant son potentiel touristique et culturel. Sa mairie est la tête de pont de son offensive de charme : on y trouve une pléthore de services (relations avec la presse, relations à l’internationale, affaires culturelles) voués à promouvoir les projets municipaux et à capter la moindre initiative allant dans le même sens. Depuis sept ans, toute une panoplie de guides, de dépliants touristiques, de cartes de la ville en plusieurs langues (dont l’arménien) ont été imprimés. Des restaurations sont en cours, dont celle de l’église arménienne Sourp Giragos qui fait suite à celle de l’église chaldéene Sourp Meryem. Le musée de la ville, qui ouvrira ses portes en 2013 et dont l’objectif sera de « montrer qui a vécu comment dans cette ville », contiendra notamment les collections de photographie collectées parmi les arméniens de diaspora originaires de Diyarbekir et diverses collections privées.

Le maire nous reçoit des œillets à la main, qu’il distribue à chacun d’entre nous en guise de bienvenue. La mise en scène est bien rodée, et le discours est émaillé de formules calibrées déjà lues ça et là dans ses précédentes interviews. Présentant sa ville comme « la ville commune à toutes les ethnies », il nous souhaite « la bienvenue dans [notre] ville » , se qualifiant de « maire de tous les peuples de Mésopotamie » et espérant que « dans un avenir proche les chants des cloches se mêleront à ceux des muezzins » - allusion évidente à Sourp Giragos. S’ensuit l’évocation d’usage sur le génocide, qualifié « d’injustice », insistant sur les « très grandsept-2011-850.jpges peines qui pèsent sur [leurs] consciences », et donnant raison à ce que disaient les arméniens aux bourreaux kurdes lors du génocide : « nous, nous sommes le petit déjeuner, vous, vous serez le déjeuner ». L’avocat de profession navigue de périphrase en périphrase afin d’éviter une énième condamnation par la justice turque. Cette dernière l’a déjà poursuiv ie pour une affaire de cartes de vœux officielles où était imprimée  une lettre kurde illégale, l’utilisation prétendument abusive d’une ambulance appartenant à la municipalité et la signature d’une pétition contre la fermeture d’une chaîne  de télévision kurde qui lui  ont valu une interdiction de sortie de territoire à durée indéterminée... Il se rembrunit  soudain, racontant la première fois qu’il entendit une  musique kurde sortir d’un transistor : sa famille arrivait à capter Radio Erevan qu’ils écoutaient  en collant l’oreille pour ne pas faire trop de bruit. D’où son « désir de voir Erevan avant de mourir ».

La veille de notre départ, le groupe au complet est invité par le maire à dîner : au fur et à mesure des toasts, celui-ci célèbre de plus en plus crânement le retour espéré des arméniens, buvant à la mémoire apaisée et à l’ouverture des frontières…

 

Issu d’une diaspora sclérosée à la mémoire fossile, j’ai repris pied sur des terres qui parlentl’arménien mieux que moi ; et auxquelles un maire kurde, un mécène turc, et un nombre croissant de parfaits anonymes (qui viennent de redécouvrir leurs origines tues) tentent de répondre à ma place. Rien ne m’empêche dès lors, comme un nombre croissant d’arméniens de Turquie, de soutenir des kurdes qui se découvrent un aïeul arménien, de rendre compte et de soutenir les efforts des intellectuels turcs et du quidam kurde qui se débattent avec leurs démons. D’en faire leur fardeau  plutôt que le mien et de me projeter au-delà, sur ces terres laissées en friche où tout reste à faire.

 

Hrant-Dinkk-Caddesi.jpgDois-je me résoudre à rester un arménien hors-sol, alors que les vestiges restaurés tendent à retrouver leur identité perdue, que les rues bruissent d’anecdotes et que l’Histoire est enfin dite ouvertement ? Par quelle fatalité stupide devrions-nous laisser se produire un décalage entre une réalité du terrain en pleine mutation[1] et une diaspora figée, obstinément accrochée à son traumatisme ; prenant ainsi le risque d’entretenir un vide jusqu’à présent subi qui n’a dorénavant plus lieu d’être ?

 

Je me répète alors la réplique bravache de Dink, qui avait lancé à un journaliste turc: « Nous avons un œil sur ces terres ». Celui-ci (qui fut entendu au-delà de ses espérances) avait alors osé lui répondre « Hé bien rentres-y! »...

 

Son œil est plus que jamais sur ces terres, à présent. Mais son seul œil ne suffit déjà plus.

 

 

 

Publié dans les Nouvelles d’Arménie Magazine de novembre 2011

 



[1] dont entend profiter l’ONG Yerkir en organisant une série d’échanges avec des segments identifiés de la société civile sur place, en continuant de promouvoir la venue de spécialises et d’universitaires et en développant les évènements interculturels suite au succès du ″Van Project″

27 avril 2008 7 27 /04 /avril /2008 20:48

...

24 Avril, profession de foi de génocidés ?


L'ultime paradoxe de la victime est de vouloir le rester.

Une perversion encouragée par l'importance que lui donnent les sociétés occidentales - à raison, mais exagérément - en l'érigeant au rang d'intouchable relique du mal, d'après un présupposé simple (mais qui fait "foi"): le témoin absolu du crime, par ses stigmates, devient lui-même le crime auquel on l'identifie - et auquel il s'identifie par conséquent.

Dès lors, on ne dit plus "génocide des arméniens", mais "génocide arménien" (simple erreur de sémantique?). Un impératif de propriété du drame, découlant du sentiment qu'ont les arméniens d'un crime qui "leur" appartiendrait, serait à eux, serait "arméniens" (et non "contre les arméniens").

Se pressentant les obligés d'un crime dont ils se sentent tributaires, les arméniens ne pensent alors plus seulement à se souvenir, mais à s'approprier, à porter, à se saisir d'un fardeau qui, une fois sur leurs épaules, n'est plus sur celui de ceux qui en sont coupables, désaisissant ainsi les assassins de leur crime.

En tant qu'obligés, les victimes croient devoir prouver éternellement qu'il a eu lieu. Exhibant continuellement ses/leurs stigmates (expos, conférences, argumentaires), ils s'abaissent à répondre encore et encore au bourreau qui leur dit: "prouve-le".

Pire: ils en font le (seul!) fondement de leur "qualité" d'arméniens, se privant du même coup du reste (la langue, la culture, etc.): se déniant ainsi, et parachevant du même coup le crime: en s'effaçant pour ne faire corps qu'avec lui... dont n'était-ce pas justement le but???

Etre arménien équivaut alors à être un génocide. D'aucuns, ainsi, me disent qu'ils sont arméniens le 24 avril, que leur devoir d'arménien c'est le 24 avril. D'autre ne le disent pas, mais le ressentent ainsi. Dont acte.

Le génocide devient dès lors un négationnisme du soi dans l'esprit de ceux qui s'en contentent.

 


Voir « La perversion historiographique. Une réflexion arménienne » du philosophe Marc Nichanian qui explique que «L’autorité du témoin réside dans sa capacité de parler uniquement au nom d’une incapacité de dire... »

 

Published by Dartag
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4 octobre 2007 4 04 /10 /octobre /2007 13:08

La bâtarde d’Istanbul

Genre littéraire : "Almodovar"

 

b--tarde-d-istanbul.jpgElif Shafak ne dira rien de la condamnation qui a failli l’atteindre conformément au fameux article 301 du code pénal turc (qui décide de qui insulte l’identité turc et le punit en conséquence). Elle ne dira rien non plus du drame qui sous-tend son roman, cette mémoire que certains peinent toujours à qualifier par son nom. Elle n’est pas Orhan Pamuk, et elle n’a pas à expliquer ce qui a déjà été écrit. Car tout est écrit dans son livre. Noir sur blanc. Clairement, longuement, crument. Non pas l’horreur, mais la mémoire et l’impact qu’elle a sur les jeunes, arméniens ou turcs, sur leur façon de voir le monde, l’avenir, leur place dans le cours du temps.

 

Car Elif Shafak n’est pas Orhan Pamuk, qui la qualifie pourtant de « plus grande écrivaine turque de ces dix dernières années » (alors que c’est lui). Elle n’a pas le souci des grandes œuvres élaborées, complexes, où on suggère les choses et les soupèse, où on digère à force d’introspection. Elle n’a pas le souci de l’écrivain : elle a le souci du conteur.

 

Son roman – tressautant, vivant, sensible, léger, où l’émotion affleure au bord et où on trempe les lèvres avec bonheur – et si transparent qu’il déborde de lui-même lorsqu’on le lit. Surtout lorsqu’on est arménien… A chaque page, il y a quelques chose qui se rappelle à nous ; un geste, une façon de faire, une expression, un plat, une odeur qui nous ramène à notre propre expérience, et ces retrouvailles jubilatoires nous raccrochent à la petite histoire avec l’engouement de l’héroïne arménienne en quête de ses origines qu’on va accompagner jusqu’à Istanbul (où nous n’osions pas nous-mêmes aller jusqu’alors, mais où tout nous porte à présent).

 

Ce livre est l’anti-Araz Artinian (voir http://dartag.over-blog.com/article-3527253.html), puisqu’elle ne jette pas les obsessions les unes contre les autres, mais les déchoque subtilement sur le fil d’une belle histoire. Une belle histoire qui vaut mieux que la plus dispendieuse des quêtes - et qui a le mérite de bien plus se frotter à la réalité que la réalité elle-même.  

  clip-image002.jpgIl y aura toujours des Turcs (et parfois aussi des Arméniens) qui prendront le livre pour y trouver ce qui va et ne va pas pour « eux ». Mais ils n’y trouveront rien à redire : car la fiction – et particulièrement elle - a la faculté de dérouter la réalité et de nous dire autre chose tout en nous ramenant subtilement à nous.

 

Reste l’Histoire, la peinture qui tache de la Turquie d’aujourd’hui, expressionniste, avec ses femmes qui avortent sous le son du muezzin, ses mères qui vivent sans hommes, son café de l’ennui où l’intelligentsia stambouliote se renifle et s’ébroue, mais aussi ce cyberforum arménien où quelques échantillons représentatifs de notre communauté (dont une lesbienne) épiloguent sur l’Histoire et la mémoire avec l’héroïne Arménouche…

publié dans "Haïastan"

Published by Dartag - dans Livres
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3 octobre 2007 3 03 /10 /octobre /2007 23:19
Fille.jpg

A l'heure où Beigbeder cherche le Goncourt, Attali fait les sages de la République, Ardisson conceptualise la télé, un autre publicitaire perce dans un tout autre registre: Vincent Baguian est la première locomotive de la nouvelle chanson française à histoires (drôles), celle dont Bénabar ou Renan Luce sont les meilleurs représentants aujourd'hui.

10 ans, et seulement trois albums.  Des albums qui ne sont que des recueils de nouvelles ou d'envies, truffés de jeux de mots (parfois même de part en part); car chaque chanson se suffit à elle même et se raconte toute seul... La preuve:
- j'irais voir le pape à noël (et tu descendras du ciel...)
- je regarde les biches qui me regardent avec des daims (dans leurs yeux se nichent des ptis airs de chien)
- mademoiselle rose (tout ce qu'elle n'ose pas dire/et puis/ mselle rose s'endort serrant sa prose contre son corps)
- on n'a pas fais bon ménage (à proprement parler...)

En octobre 2007, le troisième album est sorti dans les bacs, et il s'appelle "Ce soir c'est moi qui fais la fille'. L'heureux homme va faire toute les premières parties de Zazie, a écrit l'album d'Elisa Tovati, et co-écrit les spectacles de Sol en Cirque depuis des années déjà.

Pour ne rien gâcher, il est arménien... En atteste une chanson nommée "je suis une tombe" dans son dernier album, où il parle de son sentiment d'identité marqué par le génocide sur la mélodie de la chanson arménienne Hoviv (je suis tombé dessus par hasard).

Voilà voilà. c'est rapidement commenté... Mais si vous voulez savourer sa charge légumière sur la détresse des contractuelles qui se vendent dans les rues, faire du body-bulding avec un homme au corps sculptural taillé pour le sexe acrobatique, vous retrouver à l'hôtel beau-rivage aux côtés d'une fille que vous n'aimez pas, écouter la minute de silence, ou inventer une scie sauteuse à défaut de toucher votre fiancée prude... Hé bien achetez les albums de Vincent Baguian!


Published by Dartag - dans Musique
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6 septembre 2007 4 06 /09 /septembre /2007 22:58

             Des artistes pleins du Monde

 

Il y a des chansons qu’on découvre comme de vieux amis, des sons qu’on tient pour acquis mais qui ne ressemblent à rien de particulier, des musiciens qui se permettent de faire voyager et de ramener chez soi ensuite…

Les Bratsch sont de ceux-là : de vieilles connaissances dont le nom, révélateur, désigne en Roumanie un violon alto déniaisé au chevalet scié afin de rendre des accords qu’on ne lui connaissait pas. Un nom qui, depuis, est utilisé par les tziganes pour signifier un "temps décalé" que les Bratsch ne renieraient pas ; tant, en 20 ans, ils ont su passer sans s’imposer ni disparaître en infusant leur musique dans la musique des autres.

 

En septembre dernier, les Bratsch étaient en Arménie où, en compagnie des Papiers d’Arménie, Lavach’ et du Duo Saz Peloul, ils avaient entamé un voyage musical à la croisée des chemins, un périple commun sous forme de festival itinérant, emportant leurs instruments de ville en ville, de place de village en orphelinat, de maison de retraite en école…

Dans le soir tiède d’Erevan, ils avaient fermé la marche de leurs joyeux acolytes sur les tréteaux dressés au pied des marches de Cascade…

La virile élégance de Dan Garibian, vieux bouc vociférant qui se lève et s’exclame, en écho, dans l’exhortation d’un mal qu’on emporte – tasavet daném, puis qui écoute, en chanteur méditatif, se jouer le monde la guitare à la main ; la silhouette dégingandé de l’accordéon dont le corps hurle lorsqu’on le plie, lorsque François Castello hausse ses sourcils –un coup- puis que ses mains s’abattent – deux coups – et que son long corps réverbère se lève et se hoche, se balance et s’étire, le nez en l’air et le verbe haut ; le débridement Yiddish du violon frêle que Bruno Girard, tout droit sortit d’un tableau de Chagall, les cheveux tombant de son éternel feutre et les genoux écartés sous son buste mobile, éparpille en une ode bruyante à la vie ; ces sons entrechoqués poursuivis par la grosse caisse de résonnance que le contrebassiste Pierre Jacquet pince les yeux fermés, caressant les poils, enlaçant le bois, plongeant dans une vibration grossière ou la voix gutturale d’un "Oûm" retenu sous la clarinette de Nano Peylet qui raconte… Ah ce qu’une voix peut se révéler bavarde lorsqu’elle trouve instruments à sa hauteur !

Et tandis que les jeunes filles dansaient dans la nuit d’Erevan, qu’un vieil homme hochait théâtralement la tête d’un air entendu, que la mendiante de la rue Toumanian se balançait sur sa chaise du second rang le menton levé vers la musique ; on n’écoutait plus, on comprenait, acquiesçant un accord éloquent, une musique lourde du sens reconnu d’un monde ouvert aux arméniens qui battaient sa mesure.

 

 

Assis huit mois plus tard dans un café de Belleville avec Dan Gharibian, j’évoque cette virée en Arménie (que j’avais un temps accompagné) et les souvenirs qu’il en retire : l’ambiance, la chaleur, cette atmosphère si particulière qui les avaient grisé dès le premier soir l’ont décidé à y retourner avant la fin de l’année…A condition, néanmoins, de trouver le temps, car le groupe a depuis repris le chemin des tournées avec un nouvel album en poche, « Plein du Monde », pour lequel – fait inhabituel – ils se sont dotés d’un agent et d’une maison de disque. L’enjeu n’étant pas mince : faire collaborer des artistes venus d’horizons musicaux différents autour de leur musique à eux afin d’établir ainsi une fratrie, une filiation, ou plus simplement pour sceller des vieilles amitiés de scènes ou de belles rencontres.

 

Les Bratsch sont ainsi parvenus, de fil en aiguille, à faire, entre autre, entrer dans leur album l’accent chantant d’Olivia Ruiz, qui les avait découverte adolescente dans la discothèque d’une amie, la gouaille truculente de Juliette, croisée lors d’un bœuf un soir de festival, les rythmes manouches de Sanseverino, embarqué avec eux du temps où il n’était pas encore connu, le soleil du raï avec Khaled, un vieil ami du sud, ou la savoureuse voix de tête de Tété (dans un répertoire Yiddish étonnamment réussi).

Comme me l’explique Dan Gharibian, chaque artiste est venu vers eux à sa façon : certains, comme Sanseverino, savaient ce qu’ils allaient chanter à l’avance ; alors que d’autres, comme Tété, se sont laissés guider par nos vieux compères dans un choix de chansons sélectionnés et remaniés avec eux. Debout sur le zinc et La rue Kétanou , de jeunes groupes de la scène française d’avant-garde, ont d’ailleurs carrément refaits, pour l’un, l’arrangement d’une ancienne chanson des Bratsch, alors que l’autre a entièrement réécrit les paroles d’Opa tsupa, un classique de leur répertoire…

Un seul artiste est, contrairement aux autres, venu avec sa chanson à lui : Charles Aznavour. Pour la chanson "Une goutte d’eau", chantée à deux voix et en deux langues (arménien et français) avec Dan Gharibian, le chanteur a, de plus, consentit à dire deux phrases en arménien... Le grand Charles étant le seul à être d’une génération avant les Bratsch, ceci explique cela : les Bratsch étant eux-mêmes des références pour la plupart des autres (jeunes) artistes, ce disque s’est en quelque sorte construit comme un passage de témoin sur trois générations.

Tous ces artistes ont aussi, bizarrement, un autre point commun ; relevé, sur le tard, par des spectateurs de leur tournée allemande de mars dernier: aucun n’est français d’origine. L’une est kabyle, israélienne, mexicaine ; l’autre est antillais, algérien, italien, arménien... Une façon, peut-être, de remarquer que le métissage des musiques passe par le métissage des Hommes.

 

En 20 ans, les Bratsch ont changés : alors qu’avant le gros de leur répertoire était des chants du monde repris par leur soin avec l’originalité que l’on sait (Sayat Nova ne dira pas le contraire), ils ont, chemin faisant, digéré ces musiques et ressentit le besoin de raconter à leur tour et d’écrire (notamment en arménien grâce à l’aide précieuse du poète Gérald Papasian)… Aujourd’hui, une étape de plus est franchie, puisque ces baroudeurs solitaires ont choisit de partager la matière amassée par leur soins avec les petits nouveaux de la chanson française qui émergent auprès d’eux.

Car s’il est vrai qu’en France les Bratsch siègent en vieux briscards dans les bacs des disquaires à la rubrique « Musique du monde » (qu’ils ont sûrement vu naître) ; pour les arméniens, les slaves, les tziganes, ils resteront toujours ces talentueux faussaires entrés dans leurs musiques par une porte dérobée… Pour notre plus grand plaisir !

publié dans Nouvelles d'Arménie Magazine de septembre ou octobre 2007

 

 

 

 

 

ça c'est moi pendant leur tournée en Arménie... mais les photos plus haut (et celle-là aussi ainsi que l'appareil que je tiens maladroitement) ne sont pas de moi, mais de Daniel Arabian.

Merci à lui.

Ah euh non! si en fait il y a bien une photo de moi (la seule potable que j'aies réussi à faire): celle qui est sous le titre! Comme j'en suis fier je l'ai mise tout en haut! hihi

 

 

 

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20 juin 2007 3 20 /06 /juin /2007 12:53

Peut-on représenter le génocide des arméniens au cinéma?

 

 

 

Représenter le génocide. « Ararat », d’Atom Egoyan, ne s’y était pas résolu, posant en abîme la question de la mémoire du génocide et de l’incapacité du cinéaste à représenter le « crime absolu » de façon brute.

Certains se souviennent sûrement du personnage du réalisateur arménien joué par Charles Aznavour qui, tentant de faire du génocide un film, l’avait tourné en un horrible spectacle où le traumatisme virait au pathétique…

Ce qui n’avait pas plu dans « Ararat »  était précisément cette morale iconoclaste que sous tendait l’histoire sous ses airs de film taiseux et hermétique : posant la question du film sur le génocide pour y répondre par un constat d’échec consternant, il faisait dire en substance qu’il était impossible d’y parvenir. Atom Egoyan, défaitiste, avait alors non seulement baissé les bras – ce que certains arméniens ne lui pardonnèrent pas ; mais il avait surtout, par son film, balayé d’un revers de manche la simple idée qu’un film pareil puisse aboutir sur le champ artistique – circonstance aggravante pour ces même arméniens qu’il délaissait ainsi dans une fatalité décrétée en principe.

Ce film, désormais, est une réalité grâce aux frères Taviani. Et pour ceux qui, comme moi, redoutions – et désirions dans un même temps – affronter l’épreuve par l’image… Et pour les autres.

 

 

« Le mas des alouettes » est d’abord ce qu’en disent les frères Taviani en guise de justification : une fiction romancée, projetée dans des cinémas anonymes comme un film quelconque, sans cellule psychologique à la sortie. Une histoire qui n’a pas grand-chose de vraie bien qu’étant partie d’une autre qui ne l’est que trop. Le tout étant de s’en convaincre…

Il faut dire que nous sommes, en tant qu’arméniens, mal placés pour juger de l’œuvre, si ce n’est à l’aune de l’évènement qu’il décrit et cette distanciation nécessaire qui est faite entre l’histoire et l’Histoire.

Non pas une distanciation sur le fond, tant il serait ardu de mettre en scène le roman d’Arslan en s’écartant de la base historique qui la sous-tend avec l’insistance qu’on sait ; mais une distanciation dans la forme.

Le jeu des personnages est la première variable mise en balance à cette fin : il est appuyé, souligne le caractère oriental et gestuel des personnages, ne s’encombre pas de nuances d’expressions mais affirme au contraire celles qui prévalent dans chaque scène.

Le début est d’ailleurs déroutant, tant chaque habitant du mas ensommeillé tient la pose. Le bonheur du ménage, l’amour interdit, la trahison, le caractère du patriarche, les mondanités : le décor du drame à venir est mis à plat avec emphase et démonstration et donne un niveau de jeu qui permettra de prendre la mesure du génocide.

Un film de « l’ordinaire » qui aurait été ébranlé par le tsunami émotionnel du génocide servi en pleine face du spectateur aurait demandé beaucoup de talent (et plus de temps) pour ne pas tomber dans le déséquilibre des émotions et scinder le film en parties inégales.

C’est pourquoi cette théâtralisation des personnages, mais aussi de la photo, des costumes ou des décors (le Mas superbement reconstitué dans le creux s’un roc en Bulgarie) permet de baliser la mise en scène du drame à venir : l’image stylisée de la vision d’horreur du vieux grand-père mourant, celle de la matriarche hissée sur son fauteuil par les soldats, celle de l’enfant qui glisse de sous la table… Sont autant de repères esthétiques qui préfigurent le théâtre de l’inconcevable, permettant ainsi au génocide de se montrer sans concessions sans sombrer dans l’écueil du pathétique prédit par Egoyan.

 

Reste l’œuvre en elle-même ; car le film a une qualité indéniable : portée par l’intrigue, elle ne s’essouffle pas.  Mais il faut aussi reconnaître qu’elle ne se pose pas non plus dans l’histoire, ne s’encombre pas des détails et, trop occupée à canaliser le choc, ne s’attarde pas sur l’épaisseur des personnages, se pressant de leur donner un relief et de les placer dans l’intrigue sans leur offrir le temps du détail ; à l’image des histoires d’amour de l’héroïne expédiées un peu trop prestement…

 

Une scène, en particulier, retient l’attention et souligne ce relatif gâchis : celle du zapatié turc qui, par dépit amoureux, ne veut pas laisser partir l’héroïne : une belle scène, pleine d’une dramatisation subtile et retenue, laissant deviner des trésors de sentiments contrariés d’une part, et de détermination désinhibée de l’autre. Une des meilleures scènes, assurément, de par la quantité de questions qu’elle pose, la lourdeur qui en résulte, l’impression qui nous prend aussi ; donnant au film la dimension d’une œuvre, en faisant d’un rapport à l’autre universel un acte particulièrement fort tenu par la participation du drame que l’on sait en amont.

On aurait voulu qu’une scène comme celle-ci soit appuyée, traînée, disséquée. Que le détail ne soit pas sacrifié par le bulldozer de l’Histoire ; ne laissant que, ça et là, fulgurantes, quelques belles trouvailles scénaristiques qui, visant à énumérer les actes du génocide, n’ont été exploitées que trop prestement.

En tentant (avec succès) de prendre la mesure du génocide, les réalisateurs ont grevé la petite histoire tout en la résumant trop.

Reste, finalement, le fait que les Taviani, en réussissant la gageure de faire un film réussi sur le génocide arménien dans son sens strict et cru, ont fait mentir Atom Egoyan.  

publié dans le Haïastan de sept-oct 2007

 

 

voir aussi dans le blog la critique du film Ararat: "Ararat - Ceci n'est pas un film sur le génocide des arméniens" sur http://dartag.over-blog.com/article-3509670.html

 

 

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24 mai 2007 4 24 /05 /mai /2007 10:14

Diaspora, ce qu’elle est et ce qu’il faut en attendre

« Je vais couper cette nation en deux.

Ensuite, j’en détruirais une partie

Pour sauver la seconde. »

Bretold Brecht (« La résistible ascension d’Arthuro Hui »)

Une communauté peut-elle se suffire à elle-même ? La nôtre est née d’un traumatisme dont les conséquences l’ont depuis crispé dans sa fatalité, une fatalité opposée à un horizon de principe appelé pompeusement « Cause arménienne »…

Mais qu’est-ce que la Cause arménienne dans un monde où l’Arménie est dorénavant une réalité et où les pays d’accueil, reconnaissant le traumatisme initial, ont mis une communauté dorénavant sans objectifs communs et vidé culturellement face à une logique de crise d’identité ? Le combat continue, donc, mais où va-t-il, puisqu’on lui dénie le chemin qui est le sien ?

… Voici, en quelques mots, le condensé un brin provocant de la problématique que nous vous proposons de suivre avec nous dans les numéros à venir : chaque mois, nous explorerons une des facettes d’une question qui nous concerne tous, puisqu’elle désigne l’état de fait inaccompli où nous (sur)vivons tant bien que mal en arméniens : LA DIASPORA.

Introduction à une série d'articles dans Haïastan dont le premier est: "Etre Hayastantsi ou mourir?"

21 mai 2007 1 21 /05 /mai /2007 21:21

           Etre Hayastantsi ou mourir ?

Pour le premier opus, nous avons décidé de commencer par " la fin de la Diaspora " : L’ARMENIE. Une mise en bouche en plein dans l’actu puisque le parlement d’Erevan vient de statuer sur la double nationalité, créant une nouvelle donne pour une diaspora de plus en plus "terre à terre"…

Cet été, les arméniens se retrouveront à Erevan. Plus que l’année dernière (et sûrement moins que l’année prochaine), les rues se rempliront de touristes d’un genre particulier ; allant par groupe, par langue, par code vestimentaire, par coupe de cheveux. Des cafés en plein air de la place de l’Opéra aux nouvelles discothèques, les restaurants se rempliront d’une foule hétéroclite de familles venues des quatre coins du monde pour se retrouver sur leur seul pied à terre commun : l’espace de quelques mois, Erevan deviendra le parc d’attraction de la diaspora…

 

Cela fait encore quelques années, pourtant, la plupart des arméniens de la diaspora ne venaient au pays qu’en touristes, passant la semaine à le sillonner monuments par monuments et à jouer à cache-cache avec le premier d’entre eux, le mont Ararat…

Quelques chose a bien changé, donc ; mais ce n’est pas le pays (enfin, pas tant que ça) : quelques chose a changé dans le rapport des arméniens d’ailleurs avec l’Arménie… Et le temps est peut-être venu (s’il ne l’était pas déjà auparavant) de penser à la place de la diaspora en Arménie. Une place qui voudrait tendre vers celle des nationaux eux-mêmes, mais qui ne tient pas le même rôle ni n’a la même appartenance effective qu’eux vis-à-vis du pays réel.

Car si, l’été, la diaspora s’invite à Erevan et achète les plus beaux immeubles en rendant l’inflation immobilière insupportable aux classes inférieurs du centre-ville (dont les quartiers ont depuis été pulvérisés au profit des inflationnistes et des amateurs de bulding), elle ne vit pas son quotidien ; loin de là. Car un pays, ça se "supporte" (dans tous les sens du terme) ; et la diaspora revendique un rêve qu’elle ne tient pas encore. 

La nation a-t-elle encore un sens ?

Depuis la fin de la 1ère république d’Arménie et l’éparpillement diasporique, le pays n’a jamais réussit à renouer avec la nation. Deux choses devenues très vite différentes, mais qui, à l’époque, avaient chacune une signification assez forte pour perdurer puisque le pays était devenu une république soviétique, c'est-à-dire inclue dans une union politique commune de peuples fédérés, et la nation un concept politique caractérisant un peuple ayant l'objectif politique de maintenir ou de créer un état.

Ce qui en découlait - la volonté de faire un état représentant tout le peuple - passait alors aussi par la diaspora, d’où la division de principe qui a perduré tout au long de l’existence de la  2ème république d’Arménie entre une partie de la diaspora, nationaliste (Dachnag), se revendiquant d’une nation unie pour un pays uni antinomique avec le pays lui-même (qui était alors construit en une partie d’un tout politiquement anti-national) ; et l’autre partie, qui, par opposition (Ramgavar) ou appartenance politique commune avec le régime en place au pays (communiste), se suffisait ou revendiquait le pays effectif (soviétique).

La parenthèse du Nérkakht[1] résultait d’un avatar typiquement arménien du besoin du peuple de se revendiquer d’un pays et qui, pour les soviétiques, avait une toute autre signification que celle d’une unification nationale (plus pragmatique, démographique et propagandiste). Le désastre des Akhpar, ces nouveaux arméniens victimes, dans un pays exsangue, de la dernière vague de terreur stalinienne, consomma l’échec de la capacité d’absorption de la république soviétique d’Arménie qui aboutira, en 1956, à une vague de retour en France d’exilés cette fois "volontaires"[2].

Avec la chute de l’URSS, l’indépendance et la proclamation de la 3ème république d’Arménie permet la mise en place d’un Etat-nation en tant que tel, exception faite d’une partie de la nation qui ne sera pas intégrée par Levon Ter Petrossian dans la nouvelle constitution.

Pire, celui-ci inscrit cette division noir sur blanc en colmatant toutes les brèches susceptibles de mener un arménien nationalisé à l’étranger à la nationalité arménienne[3].

Parallèlement, la dissolution de la diaspora dans les pays d’accueil et son intégration dans leurs nations respectives a brouillé, en trois générations, une conscience nationale dont la reconquête, si elle a un jour lieu, devra dorénavant obligatoirement passer par la nouvelle Arménie.

Pour la diaspora, le lien à l’Arménie s’est fait en plusieurs étapes successives : une relation "humanitaire" consécutive au tremblement de terre de 1989, puis une relation touristique permise par l’indépendance et la libre circulation des biens et des Hommes, et, enfin, un rapprochement de plus en plus affectif et une fidélisation concrétisée par des liens commerciaux arméno-arméniens de plus en plus nombreux et par l’achat de biens immobiliers ou de terrains sur Erevan et les régions alentour.

Mais peut-on parler d’un reflux du sentiment national ? Cette partie de la diaspora a-t-elle réellement renoué avec la terre indépendante?

La question est d’autant plus intéressante qu’elle n’a pas de réponse précise, la diaspora s’étant développée inégalement selon les pays, les strates sociales, le degré d’assimilation, etc.

Elle est donc tout sauf homogène, présentant une palette contrastée d’arméniens comprise entre ceux qui n’ont d’arméniens que le nom et ceux qui n’ont de non arménien que leur pays de résidence.

Reste qu’il n’est pas du rôle de la diaspora de décider de la place que l’Arménie voudra bien lui donner en son sein : son véritable rôle est de prouver à l’Arménie que cette place est légitime et méritoire. Ce qui, cette année, a aboutit à la nouvelle loi sur la double nationalité[4].

 

L’esprit des lois

Loi hautement symbolique, la double nationalité a été possible dans un premier temps suite au référendum constitutionnel de 2005 visant entre autres à inscrire le droit à la double nationalité dans les fondations du pays. Par la suite, la FRA-Dachnaktsoutioun a inscrit sa proposition de loi à l’ordre du jour, rappelant que celle-ci était l’une des promesses du candidat Kotcharian.

A la base, celle-ci devait théoriquement permettre à tous les Arméniens du Monde de devenir citoyens de la république d’Arménie…

Mais, dans les textes, la nécessité de mise en pratique de la théorie nécessite une dissection et une mise à plat un brin plus pragmatique.

Pour résumer, toute personne ayant plus de 18 ans peut demander la double nationalité si:

-          elle a vécu sur le sol de la République d’Arménie pendant les trois dernières années précédant la demande

-          elle peut s’exprimer en arménien

-          elle connaît la constitution de la RA[5]

Outre ces conditions générales, peut avoir la double nationalité toute personne qui :

-          est marié(e) avec un(e) citoyen(ne) de la RA

-          a un enfant qui est citoyen de la RA

-          a un ou les deux parents qui ont précédemment obtenu la citoyenneté, sachant qu’elle doit obligatoirement faire sa demande dans les trois années suivant ses 18 ans

-          a des ancêtres arméniens

-          a, depuis le 1er Janvier 1995 au plus tôt, perdu sa nationalité arménienne dans le cadre d’une naturalisation dans un pays étranger

De plus, toute personne ayant rendu des services importants à la RA sans avoir remplit une des conditions requises peut recevoir la nationalité arménienne à titre exceptionnel

 

 

La personne doit faire la demande de nationalisation personnellement et en son seul nom propre auprès des autorités compétentes (ambassade).

Cette décision est prise sous l’ordre du président de la RA.

Cette demande peut être refusée si la personne présente des risques pour la sécurité de l’Etat, la sécurité intérieure, la sécurité sanitaire, vis-à-vis de la liberté et des droits des autres nationaux. D’ailleurs, le refus d’une nationalisation n’a pas à être nécessairement justifié auprès de la personne concernée.

Toute personne recevant la nationalité fait le serment suivant en arménien: « moi, …, en devenant citoyen de la République d’Arménie, je fais le serment d’être obéissant vis-à-vis de la RA, de suivre sa constitution et ses lois,  de protéger son indépendance et son intégrité territoriale. Je me dois de respecter la langue, la culture populaire et les habitudes de la RA »

Après signature de la version écrite de son serment, il lui est remit un exemplaire de la constitution et des indications sur les différentes institutions de l’Etat.

Deux autres questions importantes ont été réévaluées : le service militaire et les droits liés au vote (participation aux élections et éligibilité) :

- sont exemptés de service militaire tous ceux qui ont rempli leurs obligations dans leur pays de naissance pendant au moins 12 mois (à contrario, le fait d’avoir la nationalité d’un autre pays suite à la nationalité arménienne n’exempte pas de service militaire en RA même si un service militaire de plus de 12 mois a été effectué dans le second pays).

- le double national ne peut pas briguer la présidence de la République, la députation, ou devenir membre du Conseil Constitutionnel mais peut faire partie du gouvernement ou devenir premier ministre.

- le double national ne pourra voter à un scrutin que sur le sol national (exception faite des diplomates), s’il a une adresse légale permanente dans le pays, et s’il a résidé au minimum 183 jours en Arménie durant les cinq années précédant le vote concerné.

 

 

 

Ce qui résulte de la loi finalement votée, et dont j’ai essayé, ci-dessous, d’énoncer les points principaux de la façon la plus précise possible, présente quelques différences importantes avec la loi proposée initialement. Si la plupart des partis – et notamment le Parti Républicain qui dirige la majorité parlementaire et la coalition gouvernementale actuelles - s’opposaient à la loi dans sa bouture initiale,  cette dernière a finalement voté pour une loi amandée par ses soins (l’amendement concerne principalement la mise sous conditions du volet "droit de vote" et les restrictions du droit à l’éligibilité).

S’il faut avoir à l’esprit qu’aucune autre force politique arménienne que la FRA n’était prête à signer une loi dite « diasporique » élaborée par un parti encore trop souvent perçu en Arménie comme le parti de « la diaspora », le Parti Républicain lui-même ayant eu de fortes réticences à voter la loi (seules les pressions exercées par Kotcharian ont d’ailleurs eu raison de ses réticences), force est néanmoins de constater que ces modifications entament l’esprit de la loi initiale et sa volonté affichée de tendre vers « une nation, un peuple, un Etat »…

De la diaspora à l’Arménie

Cette année, donc, deux évènements importants ont marqué le rapprochement de la diaspora française avec l’Arménie : d’une part, l’Année de l’Arménie en France, qui a aussi permis de mettre en lumière la collaboration d’égal à égal d’artistes, stylistes, couturiers, chefs d’entreprise (comme Serge Avédikian, Karine Arabian ou les frères Tarloyan) avec la main d’œuvre et le savoir faire de l’Arménie, et, d’autre part, la loi de la double nationalité, qui a eu le mérite de "marquer le coup" de la relation privilégiée qui prévaut depuis quelques années entre les arméniens d’ailleurs et ceux d’Arménie. Cette relation, dans certains cas intéressants, s’est déplacée ainsi sur un terrain professionnel, personnel, quotidien et surtout banalisé. Pourquoi banalisé ? Parce que ceux qui, jusqu’à présent, allaient en Arménie pour aider l’arménien ont été passés de mode par le pays lui-même ; comme en témoignent les déclarations abruptes de certains ministres qui, ces dernières années, ne cessaient de répéter que l’Arménie n’avait plus besoin de pull usagé ou d’aide humanitaire (au sens primaire du terme) : exit donc la mentalité du sauveur… Nos esprits pieux, cantonnés au plaisir attrape cœur du tourisme estival et à l’aide à l’Artsakh (qui, lui, a encore besoin qu’on en prenne soin) s’en tiennent depuis à un rôle de spectateurs dans la construction de l’Arménie et laissent la place libre à une nouvelle classe d’arméniens de la diaspora, industrieux et "profiteurs" (dans le bon sens du terme), qui échangent avec l’Arménie comme ils échangeraient avec une firme chinoise ou des sous-traitants espagnols ; à une nuance près (et pas des moindres) : pour eux, l’Arménie n’est pas un choix innocent !

Cette nouvelle classe n’est pourtant pas celle susceptible de profiter dans l’immédiat des dispositions de la nouvelle loi : les privilèges accordés aux étrangers menant une activité économique en Arménie étant trop avantageuses pour s’en priver en devenant citoyen… Mais en prenant en compte l’éventualité du passage du statut d’investisseur étranger à celui d’entrepreneur sur place, c’est cette classe d’arméniens qui pourrait être amenée à être la plus demandeuse de la double nationalité dans un moyen terme et la plus utile à l’Arménie.

A qui profite donc cette loi dans l’immédiat ? A ceux qui ont un lien de sang avec des citoyens de la république d’Arménie, aux émigrants de l’après-URSS fraîchement naturalisés en France, en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis, au Canada, au Liban, en Syrie[6]; ainsi qu’à tout arménien de diaspora qui ressent le besoin de rationnaliser son lien avec l’Arménie.

 

De l’Arménie à la diaspora

C’est donc une loi symbolique, au pouvoir d’attraction contrasté, à fort potentiel sur un long terme, mais aussi très discutée, puisqu’elle a été votée par 66 voix pour, 5 contre et 1 abstention (ainsi qu’une partie de l’opposition qui n’a volontairement pas prit part au vote); qui est entré en vigueur il y a de cela quelques mois sans avoir néanmoins eu la couverture médiatique qu’elle aurait pu espérer… Est-ce pour autant le signe d’un désintérêt des arméniens du pays envers des arméniens "rapportés" ? La réponse est bien plus simple : cette loi ne les concernant pas directement, elle ne fait pas partie des préoccupations premières des arméniens d’Arménie. Un désintérêt à double tranchant puisque, si l’impact du vote d’une telle loi sur l’opinion publique arménienne a été inexistante,  c’est aussi précisément parce que l’écho n’a pas été énorme qu’elle n’a heureusement pas fait les frais de polémiques indignes pourtant prévisibles en pleine période préélectorale[7]. L’opposition aurait par exemple pu accuser le gouvernement de vouloir faire voter l’étranger en sa faveur en donnant le droit de vote à ceux qui ne « savent pas ce qui est bon pour le pays puisqu’ils n’y habitent pas » ! [8]

 

 

Au lieu de ça, la loi a été précédée par des débats de fond qui, bien que cantonnés à un cercle d’experts et de politiques, ont permis d’élaborer une loi-miroir de ce que pense en substance le citoyen arménien lambda en pleine possession de ses droits face aux doubles nationaux qui revendiquent la pareille.

Car une seule chose différencie le "double national" du "national" : les droits politiques qu’a l’un en plus de l’autre. Cette disposition discriminante, légitimée par une opinion très répandue en Arménie, est assez bien résumée par Tigran Torossian, président du Parlement arménien, qui dit que : « Nous avons cette Arménie parce que des Arméniens y sont restés. D’autant plus que ceux qui ont vécu en Arménie au cours des quinze dernières années ont supporté une grande responsabilité, passant par de nombreuses privations. Par conséquent, ceux qui résident en permanence en Arménie, ceux qui portent le fardeau, et qui subiront les conséquences in fine, ceux-ci ont le droit de décider pour eux, d’être l’électeur et l’élu. Sur ce plan, donc, l’exception sera faite pour ceux des doubles nationaux qui seront enregistrés en Arménie, et donc pourront voter ».

L’idée, résumée en deux mots, serait que seul celui qui vit dans un pays et qui en supporte les conséquences peut décider de ce qui est bon ou non pour ce pays, puisqu’il choisit par ce biais ce qui est bon pour lui.

Une idée qui, malgré tout le mal que peuvent en dire les nombreux biens pensants de la diaspora avides de responsabilités ad oc et persuadés d’avoir une capacité de jugement égale (sinon supérieure) aux arméniens d’Arménie sur tout ce qui concerne le (leur ?) pays, est loin d’être absurde… Mais qui pourrait présenter, à terme, le risque de mettre en application une citoyenneté à deux vitesses ; en admettant que le succès de la loi fabrique sur un long terme une nouvelle classe de sous-citoyens devenus partie prenantes incontournables de l’économie et de la société arménienne mais privés, malgré leur importance éventuelle, de toute influence palpable sur "la vie de la cité". Un avenir encore lointain, mais souhaitable… Car elle nous permet de supposer qu’une telle loi n’est pas immuable et qu’elle pourrait, dans le cas où l’évolution de la société la déborderait, sauter le pas vers une égalité pleine et entière des droits entre nationaux et doubles nationaux.

En l’état, donc, le fait de dire que seuls ceux qui sont corps ET âme avec l’Arménie peuvent décider pour elle (et pour eux par la même occasion - cqfd) est un bon consensus.

Un avenir possible ?

Reste qu’il n’est pas de notre ressort (nous, les diasporiques) de soumettre notre avis à l’Arménie et de faire la fine bouche, mais de mériter notre place en son sein en devenant partie prenante de sa croissance et de son développement (dans tous les sens du terme : culturel, économique, social, etc.) ; démontrant ainsi qu’on est tributaire d’une place digne de ce nom. Seuls l’Arménie et ses habitants pourront alors décider, dans leur intérêt (qui passera alors par nous), de la place qu’ils entendent nous donner dans leur pays… Notre pays ?!...

Car si aujourd’hui, le destin national ne se superpose pas à celui de la diaspora, il pourrait devenir son nouveau destin. D’aucuns soutiendront que l’identité de la diaspora est distincte de celle de l’Arménie, et ils auront raison[9].

Mais je n’ai jamais dit qu’il fallait chercher l’identité de la diaspora en Arménie.

Juste qu’il fallait s’en faire une autre là-bas, peut-être…

Voilà donc, d’après moi, la seule solution viable possible au jour d’aujourd’hui au problème de la diaspora, l’antidote offert à la fatalité de sa disparition prochaine…

L’Arménie comme fin heureuse de la Diaspora !

 

Article paru (en version courte) dans Haïastan de juin 2007


 


 

[1] le retour d'Arméniens de la diaspora dans l'Arménie soviétique rendue possible par Staline en 1946

[2] rendue possible par la visite de Christian Pineau, ministre des affaires étrangères français, à Erevan, et par le XXème congrès du Parti communiste

[3] A moins, naturellement, qu’il abondonne sa nationalité d’origine

[4] votée le 26 février et ratifiée le 6 mars par le président Kotcharian

[5] République d’Arménie

[6] …et dans tout autre pays autorisant la double nationalité 

[7] les législatives auront lieu le 12 mai 2007 et les présidentielles, en 2008

[8] On ne peut évidemment pas douter des arrière-pensées politiciennes qui se cachent derrière la méfiance des uns et l’enthousiasme des autres vis-à-vis d’un nouvel électorat qui profiterait plus aux uns qu’aux autres. Mais dans la mesure où cette variable n’entre pas dans un débat de fond… On ne s’y attachera pas !

[9] l’orthographe mesropienne[9], par exemple, est une des preuves les plus intéressantes et les plus fortes symboliquement de cette distinction prégnante. (L’orthographe initiale, dite Mesropienne - qui est aussi celle de la diaspora - a été simplifiée dans les années 30 par le régime soviétique pour diverses raisons plus ou moins évidentes (alphabétisation, création d’un vecteur de division culturelle de la nation arménienne entre la diaspora et l’Arménie soviétique, etc.). Aujourd’hui, certains universitaires et intellectuels d’Erevan se sont remis à publier et à écrire dans l’ancienne orthographe, mettant en avant la nécessité de recouvrir une unité orthographique comme préfiguration d’une unité culturelle retrouvée avec la diaspora ou, plus simplement, pour pallier aux nombreuses lacunes orthographiques de la nouvelle orthographe…)

 

 

 

12 mai 2007 6 12 /05 /mai /2007 09:10

Paris donne une place en son sein à Chavarche Missakian

Temps fort de la saison arménienne à Paris, la place Chavarche Missakian a été inaugurée le 11 avril face au square Montholon par Arpik Missakian et Bertrand Delanoë à l’initiative de Jack Bravo, maire du 9ème arrondissement et en présence d’Edouard Nalbandian, ambassadeur de l’Arménie en France. L’occasion, en attendant l’exposition prévue fin juin en clôture de l’Année de l’Arménie à la mairie du 9ème, de se rappeler du nom du journaliste et fondateur de Haratch, qui fut l’une des figures déterminantes d’une époque durant laquelle le centre intellectuel de la diaspora arménienne se nichait dans une poignée de petites rues parisiennes…

 

Il y a tout d’abord ceux qui, venus voir l’inauguration d’une place "pour les arméniens", se demandent, étonnés, pourquoi le 9ème arrondissement n’a pas plutôt fait, comme les autres, une « Place de l’Arménie » pour marquer le coup… Ce sont d’ailleurs les mêmes qui avoueront, l’instant d’après, ne pas savoir qui est Chavarche Missakian !

Et puis, il y a les autres : les derniers témoins d’une époque révolue, la garde rapprochée du quotidien Haratch qui serrent les rangs autour de celle sans qui le quotidien des Arméniens de France ne se ferait plus en arménien, les officiels, responsables d’association, dignitaires religieux, historiens, militants Tachnag venus rendre hommage à l’un des leurs, etc.

Enfin, il y a Arpik Missakian. A elle seule, elle fait mentir une cérémonie sous forme de commémoration en y apportant la gageure de la continuité qu’elle représente : fille de Chavarche Missakian, elle dirige Haratch, le quotidien en langue arménienne crée il y a 82 ans par son père et qui, depuis, n’a cessé de paraître qu’une seule fois : pour entrer dans la clandestinité le temps de l’occupation nazie. Un journal qui, à l’époque, était vendu à la criée et dans les kiosques des rues arméniennes du 9ème arrondissement. Dans lequel, pour la première fois, avait été prononcé le mot "génocide" – écrit en grosses lettres latines en titre d’un édito de Charvarche Missakian – ; invitant ainsi les arméniens à sauter le pas de l’Histoire. Un journal, enfin, où les Chahnour, Sarafian, Nartouni, Bechiktachlian et autres intellectuels de renom de l’époque trempèrent régulièrement leur plume…

Le temps d’une inauguration, la rue Lafayette s’est remplie d’une foule hétéroclite d’arméniens qui ne se doutent pas, pour la plupart, qu’ils sont en plein milieu d’un quartier où, dès l’entre-deux guerres, sont passés les plus grands intellectuels arméniens post-24 avril. Un quartier qui a vu l’émergence, rendue indispensable par l’assassinat de la plupart des artistes référents de la culture arménienne du début du XXème siècle, d’une nouvelle génération d’écrivains et de poètes arméniens dont la singularité, dû au déracinement et aux nouvelles influences culturelles (notamment le surréalisme), était alors une force. Et dont les œuvres se perdent aujourd’hui, en diaspora, avec la langue qui les a faite.

Chavarche Missakian était un homme de cette époque-là. Né en 1884 à Zimmara, un petit village perdu en Anatolie, rien ne le prédestinait alors à se retrouver un jour à Paris. Il quitte la province de Sébaste pour Constantinople (actuelle Istanbul) où il passera, au gré des fermetures d’écoles arméniennes, la plupart de ses études primaires et secondaires.

Dès l’âge de 16 ans, il collabore à divers journaux arméniens et publiera, en 1908, un premier hebdomadaire littéraire, profitant de l’engouement intellectuel et politique suscité par la proclamation de la nouvelle constitution ottomane. Membre actif du parti Tachnagtsoutioun (fédération révolutionnaire, socialiste et nationaliste), il est envoyé en 1911 dans la ville de Garine (actuelle Erzeroum) afin de reprendre en main le quotidien Haratch dont le rédacteur en chef vient d’être assassiné. Ce voyage en Arménie historique le marquera profondément. A son retour à Constantinople, il intègre la rédaction du quotidien Azadamard… Jusqu’au 24 avril 1915.

Il est alors sur les listes des intellectuels arméniens à éliminer mais parvient à passer entre les mailles du filet et continue, pendant près d’un an, d’envoyer clandestinement des articles aux journaux arméniens de Sofia ou Bakou. En 1916, tentant de fuir en Bulgarie, il est arrêté et emprisonné par les Turcs. Longuement torturé, il tentera à plusieurs reprises de se suicider pour mettre fin à ses souffrances, puis sera condamné au bagne d’où il ne sortira qu’à la faveur de l’armistice : il fait alors partie des rares intellectuels à avoir survécu, mais en gardera des séquelles physiques tout sa vie.  Revenu à Constantinople, il prend la direction du journal Djagadamard, puis émigre en Bulgarie d’où il est ensuite envoyé à Paris par le parti Tachnag pour animer la toute nouvelle communauté arménienne qui s’y est formé. Il se chargera d’organiser les jeunes de la "nouvelle génération " en fondant le Nor Seround (principale organisation de jeunesse militante, affiliée au Tachnagtsoutioun) et en leur offrant un journal, Haïastan, qui est encore publié aujourd’hui.

 

Mais sa grande œuvre, en tant que journaliste, est la publication, dès 1925, du "nouveau" Haratch (traduction arménienne de l’exhortation "En avant !"). Plus qu’un organe d’information, le quotidien en langue arménienne se définit alors comme le lien grâce auquel « les membres d’une même famille se regroupent après la tragédie de 1915 ; y retrouvant un peu de lumière d’Arménie, du pays quitté malgré soi, terre perdue vers laquelle on rêve de retourner bientôt ». Le journal jouera ainsi un rôle important dans le milieu intellectuel arménien dès  l’entre-deux guerre grâce à ses suppléments littéraires et par une large place faite aux écrivains contemporains qu’il publiera chaque jour sous forme de feuilletons inédits.

Chavarche Missakian tiendra ainsi une grande place dans la vie de la communauté arménienne de France ainsi que dans celle du 9e arrondissement jusqu’à sa mort le 26 janvier 1957. Les arméniens, reconnaissants, lui réservent alors des funérailles "nationales" et l’enterrent au Père Lachaise.

C’est à cette figure-là qu’a voulu rendre hommage le Conseil de Paris en adoptant, le 16 octobre 2006, l’initiative des élus du 9ème de lui donner une place; à cette personnalité forte, symbolique, que Bertrand Delanoë, au cours de son discours, qualifiera d’homme « fier de ses valeurs et de l’Histoire », « fier d’être arménien et d’être parisien (et qui) honore Paris en prenant toute sa place dans la profondeur de notre identité ».

Quant au maire du 9ème arrondissement, Jacques Bravo, dont le premier mot appris en arménien a été " Haratch ", il raconte volontiers que sa première réunion politique a eu lieu dans la salle de la maison de la culture arménienne de la rue Bleue , régulièrement prêtée à la mairie, illustrant ainsi dans quelle mesure les arméniens font partie du " paysage " de son arrondissement.

Reste surtout, finalement, la volonté de marquer la personnalité emblématique d’une époque et d’un quartier d’arméniens qui, avec leurs dix imprimeries, leurs cercles et revues littéraires, politiques, satiriques, médicales, mais aussi leurs restaurants, diamantaires, épiciers, ont permit à une aventure intellectuelle unique en son genre d’avoir lieu…

Article paru dans les Nouvelles d'Arménie de mai 2007

 

 

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES :

En français :

" Cinquante ans de littérature arménienne en France », Krikor Beledian, aux CNRS EDITIONS (2001) En arménien :

« Orér yév Jamér » (jours et heures), Ch. Missakian, imprimé aux presses du journal Haratch choix de textes en langue arménienne écrits entre 1908-1957, publiés à titre posthume

« Haratch 50 », recueil d’un choix de textes publiés dans Haratch de 1925 à 1975 par de grandes signatures,  imprimé aux presses du journal Haratch (1976)

 

A SUIVRE :

Fin juin, en clôture de l’année de l’Arménie en France, la mairie du 9ème arrondissement parrainera une exposition retraçant la vie de Chavarche Misskain organisée par la F.R.A. Nor Seround, le mouvement de jeunesse arménienne qu’il a crée. Depuis ses débuts dans le milieu intellectuel au sein de l’Empire Ottoman, jusqu’à la création du premier quotidien arménien de France à Paris, l’exposition fera voyager les visiteurs dans le temps et dans l’espace.

Des photos, des témoignages, des objets personnels, des éléments biographiques qui permettront de mieux cerner la personnalité et les idées de cet intellectuel mis à l’honneur avec l’inauguration de la place Chavarche Missakian.

 

Les informations complètes seront bientôt disponibles sur http://www.mairie9.paris.fr

 

 

3 mars 2007 6 03 /03 /mars /2007 14:12

De l’Arménie à la France : un nouvel exilé raconte…

Immigrée de fraîche date en France, Digin Kartouhi a bien voulu nous raconter l’histoire de son cheminement clandestin d’Erevan à Paris. Une histoire qui rejoint celles des milliers d’autres arméniens sans papiers arrivés en France pour survivre ces dix dernières années.

Par prudence, certains noms et détails ont été modifiés dans le but d’assurer l’anonymat du témoin interrogé sans pour autant entamer la valeur du témoignage retranscrit de l’arménien aussi fidèlement que possible.

 

Un appartement niché dans un reste de cité dortoir perdu au fin fond de la banlieue Est de Paris, au sixième étage d’un bâtiment gris sale hérissé de paraboles, par un terne après-midi de dimanche. Digin Kartouhi s’était assise sur le sofa, nos deux tasses de café brûlant posés sur la table basse du salon. On entendait au dehors le grondement incessant de la nationale, sporadiquement entrecoupé des cris de quelques jeunes qui jouaient dans un petit stade en contrebas…

La veille, je lui avais prudemment expliqué au téléphone les circonstances inhabituelles de la visite que je lui sollicitais. Après une légère hésitation, elle avait accepté de me recevoir. Parce que ça ne se refuse pas chez nous, aurait-elle pu dire.

Elle était assise dans son tablier propre, petite silhouette volontaire échangeant avec ferveur des bénédictions à chaque évocation de nos connaissances communes, le temps de prendre quelques nouvelles… Avant ma première question. Elle hésita. Puis, après avoir silencieusement porté la tasse jusqu’à ses lèvres, commença son récit.

D’Erevan à Moscou

« Avant, nous n’avions pas besoin de beaucoup pour vivre. Mon mari allait travailler 6 mois dans l’année à Moscou, comme beaucoup de jeunes hommes, laissant femme et enfants à Erevan jusqu’en automne. Il y gagnait 400 roubles par mois. Moi, je gagnais 200 roubles comme fonctionnaire (sachant qu’un dollar faisait 60 kopeks). Avec 8 roubles et 73 kopeks, nous payions le loyer mensuel pour 3 chambres, et épargnions le reste pour les vacances, dans notre datcha (cabanon de campagne) du lac Sevan. Nous étions même parvenus, à la fin des années 80, à acheter une maison près d’Erevan…

Puis, le communisme est tombé. L’inflation, les retards de salaires, les augmentations de loyer nous ont mis en difficulté. Le tremblement de terre avait abimé notre maison, et nous ne trouvions plus de travail décent pour gagner de quoi vivre décemment. Avec la guerre du Haut Karabakh, les réfugiés des districts de Chahoumian et Kédachén étaient venus se réfugier à Erevan. Confrontés à la précarisation de la vie dûe aux conséquences du tremblement de terre, de l’instabilité économique et de la guerre, nous avons alors décidé de partir à Moscou où mon mari avait quelques connaissances. Pour gagner un peu d’argent ; de quoi remettre la maison sur pied, envoyer un pécule à notre fille restée là-bas... Et vivre.

Là-bas aussi, beaucoup de choses avaient changé. La situation n’était pas bien mieux qu’à Erevan et les moscovites supportaient de moins en moins les étrangers: ils nous apostrophaient dans le tramway, nous traitaient de « tchornajopi, cavcastsi » (culs noirs, caucasiens) et nous criaient « Yéjatsié vatch karabakh » (retournez dans votre Karabakh).

Nous nous sommes alors résolus à faire comme les autres : entrer dans un office de tourisme russe et demander s’ils faisaient dans les "voyages organisés". Pour 1200 dollars par personne, ces passeurs d’un nouveau genre te donnaient un faux passeport russe que tu devais leur rendre une fois arrivé à destination et dont seule la photo ne mentait pas. Parfois, certaines personnes payaient et attendaient leur visa en vain, les passeurs leur rendant l’argent au bout de quelques mois. Nous, il nous fallut attendre tout juste un mois avant de quitter la Russie en train pour Berlin avec un visa de tourisme d’une semaine tamponné en bonne de due forme.

Dans notre groupe, il y avait des géorgiens, des arméniens, des russes, des azéris… Une fois arrivés là-bas, on nous lâcha à la gare et nous nous dispersâmes dans Berlin. Quelques jours passés dans un petit hôtel, et on alla vivre à Stuttgart où nous étions parvenus à entrer en contact avec un lointain cousin. Un an, nous avons vécu là-bas de travail au noir, en clandestins, attendant la réponse à notre demande d’asile. Mais les lois allemandes étaient sévères. Et notre demande fut refusée. Un ami de notre cousin, de passage à Stuttgart, nous raconta que la France était plus souple en matière de demande d’asile: nous partîmes précipitamment pour Paris…

Destination France

« Je me souviens de la garde de l’Est et du dénuement total dans lequel nous étions. Nous n’avions pas de papiers, pas d’endroit où aller, pas de connaissances, pas d’argent : nous n’avions rien. Au bout de quelque heures, nous sommes tombés sur un homme serviable à qui nous avons fait comprendre que nous ne savions pas où aller. Il composa pour nous le 115 et nous dit d’attendre. Le Samu social vint nous prendre et nous emmena dans une cantine, puis dans un hôtel, où nous restâmes trois jours. Dès le deuxième jour, je me débrouillai pour trouver l’adresse de l’église arménienne de Paris et le dimanche suivant, je me retrouvai, émerveillée, parmi la foule des croyants de la rue Jean Goujon. C’était la première fois depuis mon départ d’Arménie que je me retrouvais parmi autant d’arméniens. Je me sentis revivre : j’étais revenu parmi les miens ! Je me suis dit que tout irait mieux, désormais… J’étais facilement parvenu à trouver des personnes avec qui discuter de ma situation. Et, de fil en aiguille, je trouvai mon premier emploi : un travail de femme de ménage.

De son côté, mon fils était allé au Cimade (une association d’entraide aux demandeurs d’asile et clandestins en voie d’expulsion) où on nous trouva une traductrice russophone. On nous aiguilla vers France Terre d’Asile, qui nous trouva un foyer en banlieue et nous aida à remplir les formalités nécessaires pour demander l’asile en France. Une fois les papiers de la demande remplis et envoyés à l’OFPRA (office français de protection des réfugiés et apatrides), celui-ci nous donna un rendez-vous à Fontenay-sous-Bois pour une "interview" : nous y insistâmes sur les problèmes de racisme subis en Russie, mais nos arguments ne suffirent pas. Une fois le refus signifié, nous avions 1 mois de délai pour demander un recours à la CCR (commission des recours des réfugiés). Mais nous ne pouvions plus nous y rendre seuls : il nous fallait un avocat. Nous nous trouvâmes un avocat arménien, un homme très bon qui prit notre dossier complètement en charge, ne nous demandant  constamment qu’une chose : apporter des preuves de notre présence passée en Russie et répondre à une série de questions qui lui permettraient, à terme, d’amasser assez d’informations pour bâtir un recours solide. Nous nous laissâmes alors guider par notre avocat, qui obtint une audience dans un tribunal de banlieue spécialisé dans notre cas. Le jour dit, donc, nous nous assîmes face au juge, un vieil homme que certains disaient magnanime envers les arméniens, à côté de qui se trouvait la personne de l’OFPRA qui nous avait refusé l’asile, dans une des nombreuses salles où se succédaient sur rendez-vous des candidats au titre de séjour… Et nous laissâmes faire notre avocat.

Du haut de toute sa taille, il semblait maîtriser toute la salle, toute l’affaire, et la plaidoirie qu’il fit avait un effet palpable sur les gens présents. Il invoqua le destin des arméniens : la guerre, les brimades et le génocide. Il prit ses grands parents pour témoins de l’exil et acheva son argumentaire en expliquant qu’une famille polyglotte, jeune, et désireuse de travailler ne pouvait que profiter à la France… Vingt et un jours plus tard, notre dossier était accepté »

Au-delà d’un titre de séjour…

 

Je lui demandai enfin si elle avait été heureuse de recevoir ce titre de séjour de dix ans. Elle réfléchit un peu, puis, un brin désolée, me dit que la seule chose pour laquelle elle était contente était la liberté qui lui était donnée de travailler librement sans craindre chaque jour l’expulsion. Mais être heureuse, non. Elle avait laissé sa maison, sa famille, et n’avait toujours pas de moyen de refaire sa vie là-bas : elle était là par la force des choses. En exilée.

Digin Kartouhi tapota sur le cul de la tasse retournée tout en rendant grâce à l’avocat arménien qui les avait si bien défendu, mais ne voulu pas s’appesantir lorsque je lui demandais si elle pensait avoir trouvé sa place dans la communauté arménienne de France. Certaines personnes l’avaient beaucoup aidé, me dit-elle tout au plus, alors que d’autres lui avaient reproché d’être là... Où était sa place? Elle ne la cherchait pas.

Elle prit sa tasse et la retourna habilement, scrutant le marc avec attention, avec un sens du fatalisme très "arménienne". Malgré tout le chemin parcouru, elle semblait dire par ce geste qu’elle croyait toujours un peu à cet avenir tenu dans le creux d’une main, gravé dans une tasse vide… 

article publié dans les Nouvelles d'Arménie Magazine de Mars 2007